Emission n° 6 du 15 novembre 2000

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Vous pouvez écouter l'émission dans son intégralité, ou alors lire les textes et écouter les sons ci-dessous.

Playlist du 15 novembre 2000:

- Philippe Val : Halte à la violence ! (Hôtel de l'Univers)

- Velvet Underground : Jesus (The Velvet Underground)

- Hubert-Félix Thiéfaine : La vierge au Dodge .51 (Autorisation de délirer)

- Les Elles : Armand (Pamela Peacemaker)

Textes et sons:

Cette semaine, l'actualité a encore été largement dominée par le chaos électoral qui règne aux Etats-Unis. Plus personne ne sait exactement où on en est, le système électoral américain, qui est tout sauf démocratique, n'en finit pas de se ridiculiser, et c'est tant mieux. Seulement, nous avons déjà tellement parlé de cette élection présidentielle dans AlterEcho, que cette semaine nous allons faire relâche et laisser la place à d'autres sujets, à savoir des petites bavures dans la presse, la fête du Roi, la possible disparition du Journal du samedi, et la naissance de Pour Lire Pas Lu, un petit journal français de critique des médias.

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Tout d'abord, commençons par deux détails, deux tout petits dérapages qu'on a pu voir cette semaine dans les médias. Des détails, mais qui en disent long.

Il y a d'abord la RTBF, qui fournit sur son site Internet la retranscription en texte de certaines de ses émissions de radio. Une initiative très utile, qui permet aux gens comme moi, qui sont encore dans les bras de Morphée au moment où passe l'émission Matin Première, de profiter des fines analyses et des délicieuses chroniques diffusées à ces heures impossibles. Jeudi dernier, Matin Première recevait Eric Philippart, chercheur au FNRS et professeur au Collège de l'Europe, pour venir éclairer l'auditeur sur le suspense électoral qui se jouait en Floride. Tout d'abord, la journaliste de Matin Première oublie complètement d'expliquer ce que ce monsieur Philippart cherche exactement au FNRS, ce qui expliquerait pourtant en quelle qualité on lui a demandé son avis. Mais la gaffe est ailleurs : sur le site, on s'aperçoit que pour la RTBF, le FNRS, c'est le FRONT National de la Recherche Scientifique, et non le FONDS National. Et ce n'est pas une petite erreur d'inattention, puisque cette gaffe apparaît deux fois dans le texte. On imagine bien que la retranscription des textes radio est une des tâches ingrates à la RTBF et qu'elle est confiée à d'obscurs stagiaires sous-payés, voire pas payés du tout. Cependant, ce n'est pas une raison, et on voit où ce genre de désinvolture peut mener. A propos, la RTBF, c'est bien la Radio Télévision des Bourdes farfelues, non ?

Plus pervers, le petit glissement auquel on a pu assister, toujours jeudi dernier, dans La Libre Belgique. On pouvait y lire une grosse brève au sujet du passage en appel de Marc Dutroux, qui avait été condamné à 5 ans de prison en première instance pour son évasion du palais de justice de Neufchâteau. Rien de passionnant en soi, si ce n'est que le journaliste Roland Planchar a subtilement modifié la dépêche de l'agence Belga, sur laquelle il s'est basé, pour appeler Dutroux "MONSIEUR Dutroux", y compris dans le titre de sa brève. A priori, ce n'est pas extrêmement choquant, et on pourrait considérer que tant que Dutroux n'a pas été jugé coupable de tous les méfaits qu'on lui reproche, il reste un innocent digne de respect. Simplement, je vous le disais, il y a là un glissement, puisque c'est la première fois que quiconque, y compris l'auteur de cette brève, fait preuve de ce respect-là à l'égard de Marc Dutroux. De plus, ce glissement apparaît sous la plume de Roland Planchar, un journaliste qui joue un rôle actif dans la banalisation des crimes de Dutroux, dans la réhabilitation usurpée de Michel Nihoul, dans la négation de l'existence de réseaux pédocriminels en général et dans l'affaire Dutroux en particulier, et dans le dénigrement de tout ceux qui mènent ou qui appellent à mener les enquêtes jusqu'au bout. Ce glissement est donc loin d'être innocent puisqu'il procède d'une lente banalisation de Dutroux et de l'affaire qui porte son nom. S'il est jugé coupable à l'issue de son procès, il ne faudra pas s'étonner de lire dans LLB un 'J'accuse !' en faveur de Dutroux signé… Monsieur Planchar.

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Pour vous prouver qu'on ne parle pas que d'actualité ancienne dans cette émission, parlons donc de l'actualité du jour, enfin à condition que vous nous écoutiez le mercredi en direct. C'est aujourd'hui la fête du Roi, et à cette occasion la famille royale, moins le Roi et la Reine, assiste à un Te Deum pour fêter l'événement. Beaucoup y voient, à juste titre, un mépris du principe de la laïcité et de la séparation entre l'Eglise et l'Etat. Devant les nombreuses protestations qui se sont élevées, le ministre de l'Intérieur va charger une commission de sages d'étudier la possibilité de célébrer dorénavant la fête du Roi par une cérémonie œcuménique à laquelle participeraient des représentants de toutes les religions reconnues ainsi que de la laïcité. Si la famille royale tient à sa messe catholique, elle la célébrerait alors en privé, comme il se doit.

Pour fêter le Roi, AlterEcho a dépêché ce matin un envoyé spécial à la place des Martyrs, où manifestait le Cercle républicain. Comme son nom l'indique, le Cercle républicain n'est pas très royaliste et il souhaiterait ouvrir le débat sur l'abandon de la monarchie en Belgique au profit d'un système républicain. J'ai demandé à Nadia Geerts, l'une des membres fondatrices du Cercle républicain, à qui était destinée la gerbe de fleurs qu'elle venait de déposer devant le monument aux martyrs belges.

écouter l'interview de Nadia Geerts 4:09

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L'actualité brûlante dans le domaine des médias cette semaine, c'est la menace de disparition du Journal du samedi. Le Journal du samedi, c'est l'ancien Journal du mardi, un hebdomadaire qui a été lancé en juin 1999 par Laurent Arnauts, l'avocat de la famille Ben Aïssa lors de l'affaire Dutroux, et Michel Bouffioux, anciennement journaliste à Télémoustique. L'hebdomadaire a été lancé avec un minimum de capital, et dès le départ il s'est voulu farouchement indépendant, mais dès le départ il a connu des problèmes dus notamment à cette volonté d'indépendance.

Cette semaine, la presse a brièvement parlé des ennuis financiers du Journal du samedi. La seule chose qu'on a apprise, c'est que Bouffioux et Arnauts demandent d'urgence 5 millions de francs de subventions au ministre de l'audiovisuel de la Communauté française, Richard Miller, sans quoi leur journal disparaîtra, sans doute pour de bon. Comme l'hebdo a une notoriété somme toute assez limitée, et surtout que la presse n'a jamais laissé ses fondateurs s'exprimer pendant plus de deux minutes, j'ai décidé de leur laisser la parole très longuement pour présenter, expliquer et défendre un projet qui mérite de survivre, a fortiori quand on le compare au reste de la presse, qu'elle soit quotidienne ou hebdomadaire. J'ai commencé par le commencement : le brusque départ de Michel Bouffioux et Marie-Jeanne Van Heeswijck de Télémoustique. Pourquoi ce départ ?

écouter Bouffioux et Arnauts 26 :14

La décision du ministre Miller en ce qui concerne l'aide de 5 millions de francs tombera demain jeudi à l'issue du conseil des ministres de la Communauté française. Si cette aide est refusée, le Journal du samedi pourra toujours se tourner vers d'éventuels investisseurs privés, avec lesquels ils est en pourparlers, mais il est évident que, si la subvention est accordée, ces investisseurs seront d'autant plus motivés pour entrer dans le projet. La survie du JDS se joue donc demain, et une manifestation de soutien aura lieu à 8h45 place Surlet de Chokier, tout près de la place Madou, devant les locaux du gouvernement de la Communauté française où se tiendra le conseil des ministres.

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Qui a vu 'Pas vu pas pris' ? Si vous êtes un fidèle du cinéma Nova, il y a des chances que vous ayez vu ce délicieux documentaire sur la télévision française et ses travers. Sinon, rassurez-vous, je suis là pour vous faire un petit topo.

Pierre Carles est un journaliste impertinent, autant dire un paradoxe ou une rareté. Canal+ lui avait commandé un documentaire sur les dessous de la télé française, sur le thème 'Pouvoir et médias'. Carles a si bien tapé dans le mille qu'il a ridiculisé tout le gratin des présentateurs français, le temps d'un petit film de 26 minutes. C'était même si bon et si vrai que Canal a refusé le sujet sans explication cohérente. Manque de bol, Pierre Carles a enregistré en vidéo tous ses contacts avec la chaîne câblée, et il a mélangé le reportage initial et l'histoire de sa censure pour en faire un film d'une heure et demie, qui s'appelle 'Pas vu pas pris'. Je ne vais pas vous le raconter, mais sachez que c'est brillant. Evidemment, il n'a pas trouvé de distributeur. Du coup, Charlie Hebdo a monté l'association 'Pour voir pas vu', qui a lancé une souscription pour que le film soit visible dans les salles.

Aujourd'hui, Pierre Carles reparaît, le couteau entre les dents. Cette fois, il a décidé de s'attaquer tous azimuts à l'ensemble des médias français, et en particulier aux stars de la plume et du petit écran. En juin dernier, les manifestants de Millau, mais aussi les spectateurs du Nova, ont pu découvrir le numéro zéro de 'Pour lire pas lu', PLPL en abrégé, un petit mensuel lancé par Carles et ses copains. On trouve d'ailleurs du beau monde dans le comité de parrainage, notamment Noam Chomsky, Serge Halimi, Noël Godin et Jean Bricmont. Le moins qu'on puisse dire, c'est que PLPL décoiffe. La plume est trempée dans le vitriol, et elle n'épargne personne. Dans le numéro zéro, PLPL s'en prenait notamment à Philippe Val, le rédacteur en chef de Charlie Hebdo, qui était pourtant censé être un copain. Philippe Val nous a expliqué dans l'interview de la semaine dernière son opinion sur PLPL : pour lui, Carles et Halimi sont des purs qui voient le monde en noir et blanc, divisé en bons et en méchants, et si on n'est pas bon à cent pour cent c'est qu'on est forcément un méchant. Il exprimait pourtant son admiration pour le travail intellectuel qu'ils fournissent, notamment dans PLPL.

A la lecture du numéro 1 de PLPL, qui vient de sortir, on ne peut que donner raison à Val. Le ton est effectivement hargneux, voire haineux, et la pureté est de mise. Un exemple : PLPL s'en prend cette fois à l'organisation Attac, qui milite en faveur de la taxe Tobin, qui serait prélevée sur les mouvements de capitaux et dont le bénéfice servirait à soulager la misère dans le tiers monde. A priori, rien à redire. Eh bien non, PLPL n'est pas content, parce que Attac a publié une série de petits livres qui illustrent son combat, et pour rendre ces petits livres accessibles au plus grand nombre, elle a choisi de les publier aux éditions Mille et Une Nuits, dont les publications sont largement distribuées pour le prix dérisoire de 10 FF. Seulement, les éditions Mille et Une Nuits font partie du groupe Hachette, qui appartient lui-même au groupe Matra-Hachette-Lagardère, qui par ailleurs fabrique et vend des armes, notamment des missiles. Du coup, PLPL attaque Attac. On se demande si Pierre Carles aurait préféré une publication confidentielle et chère des ouvrages d'Attac, en tout cas il ne précise pas quelle était l'alternative qui aurait trouvé grâce à ses yeux. Voilà juste un petit exemple de cette pureté dont parlait Philippe Val. Pourtant, le travail de critique des médias que mène PLPL est brillant, et il n'est pas question ici de le nier. Le numéro 1 nous propose de plonger dans 'Le Monde réel', c'est-à-dire dans les coulisses pas toujours avouables du journal Le Monde. Et là, la démonstration est brillante. Le Monde est généralement considéré comme LE quotidien de référence en France et même en Europe. Il est souvent cité en exemple pour son sérieux et son objectivité. En trois pages, PLPL détruit brillamment cette image virginale en mettant en lumière toutes les compromissions auxquelles Le Monde s'est livré avec les plus grands groupes industriels de France. Quelques exemples.

Pour commencer, Jean-Luc Lagardère, le marchand d'armes. En 1997, Le Monde annonce à tort que Lagardère est poursuivi en justice. Lagardère fait condamner Le Monde à 200.000 FF de dommages et intérêts, et annule un accord selon lequel le Journal du dimanche, qui appartient à son groupe, serait imprimé sur les rotatives du Monde. Le Monde s'offusque de cette attaque contre son indépendance et de l'influence des groupes industriels sur les médias. Quelques mois plus tard, revirement : Le Monde présente ses excuses à Lagardère, le contentieux est clos et l'imprimerie du Monde se met à imprimer le Journal du dimanche. Depuis lors, accuse PLPL, les partenariats, connivences et complaisances entre le quotidien et le marchand d'armes se multiplient. Le Monde, par exemple, n'a consacré que 11 lignes à un redressement fiscal dont a fait l'objet Jean-Luc Lagardère. Il a fermé les yeux sur les conditions douteuses qui ont permis à Lagardère d'acquérir le groupe Aérospatiale. Hachette a pris une participation de 34% dans le Monde interactif, la filiale multimédia du Monde. Le Monde a aussi racheté Le Midi Libre, quotidien régional, grâce à l'accord de Hachette, et on lit dans le journal les Echos que Lagardère en était bien content, puisque le Midi Libre tombait ainsi dans des mains 'amies'. Jean-Marie Colombani, le directeur du Monde, a d'ailleurs confirmé que cette reprise s'était faite dans une ambiance constructive avec Hachette. Enfin, Lagardère a l'intention de lancer une chaîne de télé à dominante économique et financière, et il compte évidemment y associer le Monde.

Autre relation qui sent le soufre, celle qui lie Le Monde à TF1, la chaîne de télé qui propage la vision du monde de Bouygues, le grand marchand de béton. Le Monde et TF1 se sont découverts proches lors de la campagne pour les présidentielles de 1995. Tous deux ont tellement soutenu Edouard Balladur que ça a fini par se voir. Depuis lors, c'est la lune de miel. D'une part TF1 finance pour ainsi dire le supplément télé du monde. D'après PLPL, entre mai 97 et septembre 2000, TF1 a pour ainsi dire monopolisé l'espace publicitaire du supplément à 21 reprises. En échange, Le Monde est plus que gentil lorsqu'il s'agit de parler de TF1. Lorsque TF1 fait dans le monde la pub de sa série télé Le Rouge et le Noir, Le Monde juge la même série 'géniale', mais, s'empresse d'ajouter PLPL, c'est une coïncidence. On lit également dans PLPL quelques extraits d'articles parus dans le Monde sur Patrick Le Lay, le PDG de TF1, et franchement, c'est plus que révérencieux, c'est carrément lèche-cul. Pour le reste, il y a encore le groupe Vivendi, de Jean-Marie Messier, et le groupe Artémis, de François Pinault qui sont cul et chemise avec le Monde. Bref, les exemples abondent, et le Monde n'en sort pas grandi. La force de PLPL, ce sont ses archives. Pour chaque exemple, on lit des petites citations des intéressés, non pas dans leur propre journal ou sur leur chaîne, mais en l'occurrence dans des publications économiques ou qui parlent de publicité, celles où ils se sentent à l'aise pour parler gros sous, celles où ils ne sont pas gênés de parler des dessous financiers de leurs petites affaires.

En résumé, si PLPL a des côtés un peu excessifs et un ton souvent adolescent, on ne peut pas nier que son travail s'apparente à une œuvre de salubrité publique. Dommage qu'on ne le trouve pas en librairie : il faut impérativement être abonné. Pour plus d'infos, visitez le site internet homme-moderne.org/plpl, où vous trouverez également quelques extraits de ce premier numéro.

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