Emission n° 30 du 20 juin 2001

Les sons de l'émission sont en RealAudio. Si vous n'avez pas encore le plug-in RealAudio, téléchargez-le (la version 8 basic, en bas de page au milieu, est gratuite).

Vous pouvez écouter l'émission dans son intégralité, ou alors lire les textes et écouter les sons ci-dessous.

 

Playlist :

- Ike & Tina Turner: Nutbush city limits (The best of Ike & Tina Turner)

- Brigitte Fontaine: Dévaste-moi alias "L'éternel féminin" (Higelin-Fontaine: 20 chansons d'avant le déluge)

 

Textes et sons:

Aujourd'hui, nous allons évidemment parler de toutes les protestations et violences qui ont eu lieu autour de la visite de George Bush d'une part et du sommet européen de Göteborg d'autre part. Le traitement qu'a réservé la presse à ces deux types de manifestations est assez différent.

Ensuite, nous reparlerons du Journal du Samedi, le petit hebdo dérangeant qui avait disparu à la fin de l'année dernière. Ses deux fondateurs, Michel Bouffioux et Laurent Arnauts, se battent toujours pour sa reparution, et devant la mauvaise foi manifeste du monde politique, ils se sont aujourd'hui dotés de l'arme atomique. Laurent Arnauts nous expliquera de quoi il s'agit.

Et enfin, quelques nouvelles de l'Îlot Soleil, le squat artistique de la rue des Chevaliers à Ixelles. Une première tentative d'expulsion a échoué la semaine dernière, nous en parlerons avec l'un des habitants du squat.

* * *

Une grande première, voilà comment les journaux qualifiaient la semaine dernière le voyage officiel du fils Bush en Europe. Grande première, c'est le moins qu'on puisse dire, puisque c'était non seulement le premier voyage à plusieurs étapes de la présidence de George W., mais c'était aussi la toute première fois de sa vie que le président cow-boy quittait l'Amérique du nord. Les seules fois qu'il était sorti des Etats-Unis auparavant, c'était pour aller au Mexique et au Canada.

Pour cette première, l'Europe a mis les petits plats dans les grands et a très chaudement accueilli W. Partout où il est allé, ou presque, tout un éventail d'ONG avaient appelé à manifester contre les désastreuses options politiques du nouveau gouvernement américain. Qu'il s'agisse du bouclier antimissiles, du refus de ratifier le protocole de Kyoto sur les émissions de gaz à effet de serre, de l'application de la peine de mort ou de la politique énergétique, l'Europe et l'équipe Bush ne sont décidément d'accord sur rien. A Bruxelles, 2000 personnes ont manifesté devant l'ambassade américaine la veille de l'arrivée du président, et ils étaient quelques centaines pour l'accueillir le lendemain devant l'entrée de l'Otan à Evere. La presse a d'ailleurs largement répercuté tous les griefs de ceux qui étaient descendus dans la rue, et elle leur a gentiment laissé la parole pour tout expliquer en détail.

Parmi les opposants à Bush qui s'étaient rassemblés devant l'ambassade américaine à Bruxelles, on trouvait même des Américains, qui portaient des petits panneaux avec des slogans comme : 'Désolés, l'Europe, mais nous non plus nous n'avons pas voté pour lui'. Dans Le Soir, pourtant, la correspondante à New York affirmait que la méfiance européenne face à Bush est " un motif de surprise pour l'Amérique qui l'a élu de justesse et qui découvre avec irritation que la séduction de son héraut du 'conservatisme du cœur' n'opère pas sur l'autre rive de l'Atlantique ". Apparemment, l'Amérique serait plutôt divisée sur ce coup-là, écoutez plutôt cette Américaine qui manifestait à Bruxelles la semaine dernière :

écouter l'interview de l'Américaine dissidente, 45''

Pour ceux qui n'auraient pas compris, je résume. En clair, cette jeune femme a quitté son pays deux jours avant l'installation de Bush à la Maison Blanche pour se réfugier aux Pays-Bas. Pour elle, Bush n'a pas été élu, mais plutôt désigné, il aurait dû perdre l'élection, puisqu'il a obtenu moins de voix qu'Al Gore, et beaucoup d'Américains pensent comme elle, puisqu'il paraît que devant la Maison Blanche, et partout où le petit Bush se déplace, les manifestations sont permanentes.

Cette dernière information se confirme d'ailleurs en furetant un peu sur Internet. Apparemment, depuis le 20 janvier dernier, date où Bush a été intronisé, il y a eu plusieurs centaines de manifestations contre le trucage de l'élection. Dans les semaines qui ont suivi le résultat officiel, plusieurs journaux américains se sont amusés à recompter les voix dans les comtés incertains de Floride, et il s'avère que Bush avait effectivement perdu non seulement le vote populaire, mais aussi ces fameux comtés décisifs. Seulement, une fois que Bush avait été désigné président par la Cour suprême, la presse américaine a fait bloc derrière le nouveau chef. Pendant les interminables recomptages officiels des bulletins de vote, les médias faisaient évidemment leurs choux gras de cette situation cocasse et absurde, mais après ça, ils ont sifflé la fin de la récré. Bush avait gagné, un point c'est tout. Les résultats des recomptages privés effectués par certains journaux ont donc été quelque peu occultés, tout comme les manifestations qui ont suivi et qui ont d'ailleurs toujours lieu quotidiennement ou presque. Le jour de l'inauguration de Bush, par exemple, le New York Times avait fait tout son possible pour minimiser la présence de 20.000 manifestants anti-Bush et ne parler que des aspects festifs et officiels de la cérémonie. Aujourd'hui, la presse américaine garde la même attitude et ne parle pas de la contestation qui se poursuit. Récemment, les choses se sont encore envenimées. Lors d'une récente visite du président en Floride, dans un stade, quelques contestataires du troisième âge ont été menottés, brutalisés et emmenés au poste parce qu'ils portaient, au milieu d'une foule acquise à son président bien-aimé, des petits panneaux avec des slogans anti-Bush. Dans un pays où la liberté d'expression est une religion, et où la ligue des droits de l'homme entame des procès en faveur de la liberté d'expression des néo-nazis qu'elle déteste pourtant, de telles pratiques en disent long sur l'évolution des mentalités. Mais revenons à nos moutons. Après Bruxelles, Bush s'est donc envolé pour aller serrer la pince aux chefs d'état de l'Union Européenne à Göteborg, où commençait le sommet européen qui marquait la clôture de la présidence suédoise, avant le passage officiel du témoin à la Belgique le 4 juillet prochain. A Göteborg, ils étaient 25.000 pour manifester contre Bush, mais c'était de la triche, puisqu'ils venaient de toute façon manifester contre l'Europe à partir du lendemain.

Parlons-en, de ces manifestations-là. En définitive, la presse a fort peu parlé de ce qui s'était passé au sommet officiel, et beaucoup, par contre, des scènes de violence qui ont secoué la deuxième ville de Suède. La une des journaux était monopolisée par des titres comme 'Emeutes au sommet', ou 'Sommet européen de la castagne'. Comme le disait Le Soir, entre autres, 'on retiendra davantage la violence du sommet de Göteborg que les petits pas vers une Europe élargie', et c'est en partie grâce aux médias eux-mêmes. Lorsqu'il s'agit de montrer la violence, ils sont postés aux premières loges, par contre, lorsqu'il s'agit de l'analyser avec intelligence, ils sont aux abonnés absents, et pour cause.

Pour commencer, une mise au point. Il ne s'agit pas du tout ici de justifier quelque violence que ce soit. La violence en général est déplorable, et elle ne l'est pas moins dans le cadre de manifestations, si légitimes soient-elles. Tant qu'il n'y a que de la casse matérielle, qui se limite souvent aux vitrines des banques et des McDonalds, la violence n'a rien de choquant, elle est juste stupide. Elle sert en somme à calmer les frustrations des casseurs, mais aussi, paradoxalement, à faire tourner un peu l'économie capitaliste que ces mêmes manifestants détestent tant : tout ce qui est cassé doit être remplacé, ça fait tourner l'économie et ça augmente le PNB. En plus, la casse est remboursée par les compagnies d'assurances, donc les banques et les McDo auront eu à subir tout au plus quelques jours d'inconfort. Par contre, quand il y a des blessés, la situation mérite une analyse un peu plus approfondie.

En l'occurrence, les Suédois voulaient faire autrement que les Français à Nice, où il y avait déjà eu quelques échanges musclés. Les Suédois ont une culture du dialogue et du compromis, et donc tout allait se passer dans le calme. Ils ont souhaité la bienvenue aux manifestants, et ils ont mis à leur disposition une école pour l'organisation et l'hébergement. Voilà pour la façade. Seulement, cette belle ouverture n'a pas duré longtemps, puisque dès le premier jour, sans raison apparente, la police a fait le blocus de l'école en question. 250 personnes étaient bloquées à l'intérieur, et le désordre pouvait commencer, à l'initiative des forces de l'ordre. Voilà ce qu'on appelle de la provocation gratuite. Dans des circonstances comme celles-là, une étincelle suffit. Une infime minorité vient là pour casser, et ils casseront. Une écrasante majorité vient là pour manifester, et dès qu'il y a de la casse, c'est eux qui se cassent. Et puis, entre les deux, il y en a quelques centaines qui viennent manifester avec force et avec rage. Si on ne leur fait rien, ils seront juste bruyants. Si on les provoque, ils se mettent à casser avec les autres. La violence est contagieuse, et ça, les flics en savent quelque chose. Donc, la thèse des vilains casseurs qui prennent en défaut les gentils Suédois qui leur tendaient la main s'effondre. D'autant plus que plusieurs témoins ont affirmé avoir vu des casseurs qui franchissaient sans aucun problème les lignes des policiers. Un type se met à casser, d'autres le suivent, et ensuite le premier casseur se réfugie sans difficulté derrière les cordons de police. Un scénario bien suspect qu'on avait déjà vu à Prague, preuves à l'appui, et Amnesty International est en train d'analyser en profondeur s'il y a eu oui ou non des policiers déguisés en casseurs qui provoquaient des actes de vandalisme.

Il ne serait en effet pas incroyable que les violences soient sciemment provoquées par les forces de l'ordre. Comme le précisent des manifestants cités par la Libre Belgique, les casseurs anéantissent la réputation et les messages des manifestants. S'il n'y a pas de casse, les médias vont automatiquement se focaliser sur ce que les manifestants ont à dire, ce qui n'a pas du tout été le cas à Göteborg. En plus, si tous les contre-sommets deviennent violents, ça va décourager pas mal de manifestants pacifiques qui non seulement ont envie de rentrer chez eux en bon état, mais qui ne veulent de toute façon pas être associés à des violences. Paradoxalement, le mouvement est donc plus facile à contrôler s'il y a des violences, parce qu'il se discréditera et se dégonflera de lui-même.

Pour clôturer ce chapitre sur la violence, il faut évidemment parler des coups de feu qui ont été tirés sur des manifestants. Evidemment, tout le monde en a parlé, mais aucun média ne semblait vraiment horrifié, et tous ont goulûment avalé les couleuvres que leur tendaient la police suédoise. Alors que tout le monde a clairement vu sur les images télévisées que le policier en question avait tiré sur un manifestant qui fuyait après avoir lancé une pierre qui a manqué sa cible, la Libre Belgique affirme avec candeur que le flic 'a dû employer son arme pour protéger un de ses collègues'. Un reflet fidèle de la version officielle, qui est aussi rapportée par le Soir, qui précise que les coups de feu ont été tirés vers des casseurs qui tabassaient un policier à terre à coups de barre de fer. Aucune trace de tout ça sur les images, qui montrent un coup de feu dans le dos d'un fuyard à quelques mètres de distance. Le Soir a tout de même le bon goût de préciser qu'il s'agit là de la version officielle.

Au-delà de la nature, violente ou non, des manifestations, il faut aussi s'interroger sur les motivations qui poussent tant de gens à descendre dans les rues, et là, nos médias sont scandaleusement en reste. Pas question de critiquer l'Union européenne, et toutes les contorsions sont bonnes pour expliquer le mécontentement sans égratigner les dirigeants européens. On notera au passage que quand il s'agit de Bush, toutes les critiques sont permises, alors que quand on parle de l'Europe… c'est différent. Le discours est à peu près le même dans le Soir et dans la Libre : l'Europe n'a qu'un problème, c'est la communication. Sur le fond, tout va bien, ou à peu près, mais le message ne passe pas, les dirigeants européens ne font pas assez d'efforts pour expliquer l'Union européenne. Si tout le monde comprenait bien, il n'y aurait pas de vrai problème. Si l'Europe a un problème de démocratie, c'est uniquement celui-là : elle ne communique pas assez avec ses citoyens.

Pourtant, une semaine auparavant, on avait clairement pu voir où en est réellement la démocratie au sein de l'Europe. Comme chaque traité européen, le traité de Nice, le dernier en date, doit être ratifié par les états membres. En Irlande, cette ratification passe par un référendum, c'est la loi. Et, manque de bol, les Irlandais ont voté contre le traité de Nice. Immédiatement, les dirigeants européens ont fait fi de cette expression démocratique, en disant que tant pis pour les Irlandais, l'Union s'élargirait malgré eux. Le premier ministre irlandais est même venu leur faire des excuses, en leur assurant que c'était une erreur de parcours, qu'il allait organiser une vaste campagne d'information, suivie d'un nouveau référendum, et que cette fois son peuple voterait comme il faut. Dans le Soir, on parle même d'un 'référendum raté', uniquement parce qu'il n'a pas donné le bon résultat. Et dans son édito, Martine Dubuisson estime que cet avatar avec les électeurs irlandais renvoyés aux urnes pour 'bien voter' donne une mauvaise image de l'Europe, mais ce n'est donc qu'une question d'image. Dans Matin première, sur la RTBF, même topo. 'Le vote des Irlandais est respectable, mais ce n'est pas le bon' : voilà comment Anne Blanpain résume la position des ministres européens des Affaires étrangères. Dans sa chronique, elle le constate, mais ne s'en offusque pas outre mesure. La palme du cynisme va à un politicien, Guy Verhofstadt, qui commentait la décision de lancer en Irlande un forum national de discussion sur l'Europe, avant d'organiser un nouveau référendum. Pour lui, cette stratégie permettrait 'd'éviter de tomber dans une attitude arrogante envers la population irlandaise, qui a donné son opinion', sauf que ce n'était pas la bonne. Pour ce qui est d'éviter l'arrogance, on repassera.

Après un tel déni de démocratie, on comprend mieux pourquoi c'est dans la rue que les manifestants viennent se faire entendre, et on est d'autant plus choqué par le commentaire du premier ministre suédois, qui estimait que ce qui est arrivé à Göteborg est 'une remise en cause de la démocratie'. C'est celui qui le dit qui y est…

* * *

Je vous avais parlé à la fin de l'année dernière des difficultés croissantes du Journal du Samedi, anciennement Journal du Mardi, un petit hebdo indépendant et dérangeant qui avait beaucoup de mal à survivre, notamment faute de rentrées publicitaires. La parution est suspendue depuis plus de six mois, mais les fondateurs, Michel Bouffioux et Laurent Arnauts, ne renoncent pas pour autant. Laurent Arnauts nous explique tous ses déboires avec la Communauté française, à qui il demande depuis des mois une aide à la presse à laquelle son journal a droit. Pas besoin d'introduction, tout est dans l'interview, et c'est plutôt surréaliste.

écouter l'interview de Laurent Arnauts, 35'00

* * *

Pour terminer, quelques nouvelles de l'Îlot Soleil, le squat artistique de la rue des Chevaliers à Ixelles, dont je vous parlais il y a trois semaines. Les occupants attendaient l'expulsion d'un moment à l'autre, mais ils étaient décidés à ne pas se laisser faire. Une première tentative d'expulsion a eu lieu jeudi dernier, mais elle s'est soldée par un échec, comme nous l'explique Jérémie Mosseray, un des habitants de l'Îlot Soleil.

écouter l'interview de Jérémie Mosseray, 4'49

Retour à la page principale