Emission n° 9 du 13 décembre 2000

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Vous pouvez écouter l'émission dans son intégralité, ou alors lire les textes et écouter les sons ci-dessous.

Playlist du 13 décembre 2000:

- Robert Wyatt: Arauco (Nothing can stop us)

- Daniel Hélin: Loser (Fait main à Borlon)

Textes et sons:

Si vous avez dû vous passer d'AlterEcho la semaine dernière, ce n'était pas en raison d'un petit coup de flemme de votre animateur préféré, bien au contraire. Mercredi dernier, j'étais à Nice pour y suivre le contre-sommet, la contestation du sommet européen de Nice. J'en ai ramené des interviews et un récit complet des événements, et cette émission sera entièrement consacrée au sommet de Nice, au contre-sommet, et à la façon dont les médias d'ici et d'ailleurs en ont rendu compte.

Mais avant de passer au thème de la semaine, une petite parenthèse pour féliciter la RTBF, qui a eu cette semaine un coup de génie, une inspiration divine. Cette semaine est à la RTBF la semaine de Pierre Carles, le pestiféré du paysage audiovisuel français. Pour Pierre Carles, on ne peut pas parler honnêtement de la télévision à la télévision. Il l'a brillamment démontré dans un petit reportage où il ridiculisait les vedettes des émissions politiques de la télé française. Ce reportage, qui lui était commandé, a été censuré et du coup Carles a réalisé un film d'une heure et demie sur cette censure. Ce film s'appelle 'Pas vu, pas pris', et il n'a jamais été diffusé et ne sera jamais diffusé sur aucune chaîne française. Le seul endroit où ce film a été diffusé par la télévision, c'est le Québec. Sautez donc sur vos magnétoscopes, puisque cette semaine, la RTBF a programmé deux diffusions de ce cocktail molotov télévisé : il passera ce jeudi 14 décembre à 21h05 sur la Deux, et il sera rediffusé le dimanche 17 à 23h20 sur la Une. A ne pas rater, puisqu'il ne repassera pas de sitôt.

Comme la RTBF est décidément en folie cette semaine, elle ne s'est pas contentée de diffuser le film, elle a également invité Pierre Carles à participer au débat de l'Ecran témoin lundi dernier sur le thème des connivences entre acteurs des médias et du monde politique. Ce débat a une fois de plus illustré l'impossibilité de la télévision à parler honnêtement d'elle-même. En gros, le débat fut ronronnant et hypocrite, comme on pouvait s'y attendre. Quelques énormes non-dits planaient sur le plateau, mais il n'ont jamais pu se poser parce que la place est décidément trop bien gardée. Il y aurait beaucoup de choses à ajouter sur le sujet, et c'est précisément ce que nous ferons la semaine prochaine, puisque AlterEcho sera entièrement consacrée au passage de Pierre Carles à la RTBF, avec une longue interview du principal intéressé, une critique du débat de l'Ecran Témoin et des interview de certains autres participants à ce débat, dont Alain Gerlache et Fabrice Jacquemart. En attendant, ne ratez pas 'Pas vu, Pas pris', vous ne vous en remettriez jamais.

* * *

Place au thème du jour, le sommet de Nice. Pour l'Union européenne, il s'agissait de parler d'avenir. L'Union a en effet décidé de s'élargir à l'est dans un avenir proche, afin de rassembler un grand marché de plus de 500 millions de consommateurs. Seulement, elle atteint avec les 15 états membres actuels les limites de ses institutions, et il était impératif de remanier le fonctionnement de l'Europe pour accueillir les futurs nouveaux membres. C'était l'enjeu principal du sommet, du moins à en croire les dirigeants européens eux-mêmes et la presse qui relaie leurs opinions.

A part ça, il y avait encore bien d'autres sujets à l'agenda, dont certains étaient des corollaires directes de cette refonte institutionnelle. Il y avait notamment la redéfinition du nombre de sujets votés à la majorité qualifiée, et non plus à l'unanimité. Pour certains domaines, le droit de veto des états membres paralyse le fonctionnement et la prise de décision, notamment en matière sociale. D'autre part, ce droit de veto est ressenti comme nécessaire dans d'autres domaines, notamment ceux qui sont couverts par l'article 133 du traité d'Amsterdam, à savoir les investissements, la propriété intellectuelle, et notamment les organismes génétiquement modifiés, et les prestations de services, notamment en matière de santé, d'éducation ou de transports.

Les pontes de la grande Europe devaient également adopter la Charte des droits fondamentaux, une charte qui rassemble en un seul document des principes qui existent déjà de façon disséminée dans divers textes européens. Toutes sortes de sujets y sont abordés, notamment les droits humains, l'interdiction de pratiquer le clonage reproductif sur les êtres humains, et bien d'autres choses encore qui vont de soi mais qu'il est toujours utile de préciser. Là où ça coinçait, c'est qu'une charte de ce type ne pouvait évidemment pas faire l'impasse sur les droits sociaux, et de ce côté-là, on pouvait le craindre, la charte était plus que maigre. Au chapitre social, l'Europe n'a jamais fait très fort et la façon dont cette charte est formulée semble confirmer que l'Union européenne n'a pas l'intention d'avancer à pas de géant dans l'avenir, c'est le moins qu'on puisse dire. Le droit au travail devient une vague liberté de travailler, les droits aux prestations sociales et à un niveau de vie décent sont plus que flous, et on note entre autres l'absence totale de définition d'un seuil européen de pauvreté ainsi que celle d'un droit au logement. De manière générale, ce texte se contente de reprendre tous les droits minimaux en vigueur dans les pays membres, une espèce de minimum minimorum pour être certain de n'entraver en rien la marche ultra-libérale des nations européennes. Dans le même texte, le droit de propriété et la liberté d'entreprendre se portent mieux que jamais, merci pour eux.

De plus, cette fameuse charte des droits fondamentaux avait avant le sommet un statut pas clair du tout. Le texte devrait servir de base, dans un avenir plus lointain, pour une vraie constitution européenne, mais dans un premier temps, les dirigeants européens ne savaient pas très bien s'il fallait en faire un texte indicatif de bonnes intentions pieuses ou un document contraignant pour tous les membres de l'Union. Comme il ne s'agit en gros que d'une compilation des minima, le fait de la rendre contraignante, et donc de l'inscrire dans le traité final du sommet, n'aurait en soi pas engagé grand monde à grand-chose. Mais même ça, c'était trop demander pour certains états membres, Grande-Bretagne en tête, on s'en serait douté. La charte des droits fondamentaux a donc été signée d'entrée de jeu, mais elle n'a pas été proclamée officiellement, ce qui en fait de facto un chiffon de papier tapissé de bonnes intentions un peu faibles.

La signature de cette charte était donc acquise d'avance, alors que la veille, le mercredi 6 décembre, les rues de Nice s'étaient remplies de plusieurs dizaines de milliers de manifestants, dont la plupart protestaient précisément contre les termes de la charte. Une fois de plus, l'Europe a prouvé à quel point l'expression démocratique lui est chère et à quel point elle est capable de tenir compte de l'avis de la base.

Justement, pour éviter que cette base un peu turbulente et composée de va-nu-pieds puisse pleinement s'exprimer, les autorités à tous les niveaux s'étaient donné le mot pour saboter d'avance le grand rassemblement du contre-sommet de Nice. Au niveau national, la France a livré un bel effort. Premièrement, des manifestants ont été empêchés de prendre le train dans plusieurs villes de France, ce qui a mené à quelques échauffourées, notamment à Bordeaux. Il est vrai qu'à certains endroits, les manifestants exigeaient des trains gratuits pour les emmener à Nice, mais on ne voit pas en quoi ces exigences seraient extravagantes compte tenu du fait que les participants au sommet officiel, qui ne sont pourtant pas dans le besoin, bénéficiaient gratuitement de toutes les attentions : transports, hôtels coquets, repas, tout ça aux frais de la princesse, c'est-à-dire aux frais notamment des gens qui demandaient la gratuité des trains. Les journalistes du sommet officiel bénéficiaient pour leur part gratuitement de petites Smart pour circuler librement dans les rues de Nice.

Toujours au niveau national, par un acte purement opportuniste et profondément anti-européen, la France a suspendu à sa frontière avec l'Italie les accords de Schengen, ce qui a permis de bloquer à ladite frontière un train qui transportait plus de 1000 manifestants italiens. Ils ont eu beau protester devant l'ambassade de France à Vintimille, négocier, revendiquer, rien n'y a fait : après deux jours de blocage, ils ont été contraints de rentrer chez eux. Au niveau local, les participants au sommet officiel disposaient d'un allié de choix : Jacques Peyrat, maire RPR de Nice, ancien membre du Front National. La seule chose qui a changé, c'est la carte de parti. Pour le reste, le sieur Peyrat a fait honneur à son passé. La sécurité et le déploiement policier étaient extrêmes, mais ça, Peyrat n'en est pas le seul responsable. Par contre, ce nazillon à peine camouflé a fait tout ce qui était en son petit pouvoir pour empêcher les contestataires de se loger, il a terrorisé d'avance toute la population de sa ville si tranquille et si propre, et ce n'est qu'à grand-peine que les organisateurs du contre-sommet ont réussi à lui arracher l'autorisation d'utiliser une salle de sports, la salle Leyrit, pour organiser les conférences du contre-sommet.

Bref, tout avait été mis en œuvre pour enrayer la contestation autant que possible. Comme si toutes les mesures contraignantes et policières ne suffisaient pas encore, la presse, ou en tout cas une partie de la presse, y a mis un peu du sien. Là, c'est en particulier du Soir qu'il est question. Alors que tous les autres journaux consacraient à la grande manifestation du mercredi au moins un article sérieux, qu'il soit bien écrit ou non, Le Soir a estimé que plus de soixante mille personne dans les rues ne valent en tout et pour tout qu'une grosse légende de photo. La seule répercussion que l'on retrouve dans notre grand quotidien de référence est donc une photo de foule accompagnée d'une petite explication sommaire. On y apprend que les manifestants, dans l'indifférence des Niçois, réclamaient une "Europe sociale", notion que le Soir prend bien soin d'entourer de guillemets, l'air de dire : "c'est pas nous qui le disons, c'est eux !" Voilà la seule précision que fournit le Soir en ce qui concerne le fond du mouvement. Pour le reste, ce ne sont que des détails de nombres et de nationalités. Aux Etats-Unis, quelques centaines de voix aux présidentielles valent cinq semaines de feuilleton américain, en Europe les cris de plus de soixante mille citoyens valent une seule phrase et une photo. Le Soir sait décidément distinguer les vraies questions de démocratie.

La Libre Belgique avait, elle, bel et bien envoyé un reporter dans le grand défilé. En gros, l'article se contente d'insister sur l'opposition entre syndicalistes et anti-mondialistes de la mouvance Seattle, tout en soulignant que la confrontation n'a pas eu lieu. On se demande de quelle confrontation il peut bien s'agir, et c'est également l'avis des personnes que le journaliste a interrogées. Ce dernier devra probablement encore se faire à l'idée qu'une contestation peut s'organiser de façon commune et unie sur des revendications différentes mais face à un adversaire commun, et tout ça sans qu'il y ait "confrontation", comme il dit. Dans le sous-titre de l'article, il rappelle les beaux scores sociaux de l'Union européenne : 9% de chômeurs, et 18% d'Européens qui vivent sous le seuil de pauvreté, dont on ne sait cependant pas bien comment il est défini.

On le constate, et il ne fallait sans doute pas s'attendre à mieux, la grande presse a rendu compte de façon très fragmentaire et quelque peu méprisante de la mobilisation citoyenne à la veille du sommet de Nice. Pour tenter de compenser modestement ce parti pris, j'ai interrogé quelques personnes dans la foule des manifestants sur les raisons de leur mobilisation. Pour commencer par le commencement, je suis allé mercredi matin à la plage pour voir des militants d'Attac, l'Association pour la taxation des transactions financières pour l'aide aux citoyens, se mouiller pour leurs idées. Les baigneurs un peu congelés d'Attac figuraient le lendemain en première page du Morgen ; j'ai interrogé l'un d'eux.

écouter les explications du baigneur d'Attac, 1'26

L'après-midi, c'était la manifestation à proprement parler. Toujours pour faire les choses dans l'ordre, voici tout d'abord Guy Gianni, membre du Collectif des Alpes-Maritimes pour un contre-sommet européen, le collectif qui organisait la mobilisation et une partie du contre-sommet. J'ai commencé par lui demander quelles étaient les associations regroupées au sein du collectif.

écouter Guy Gianni, 3'57

Dans l'immense cortège des manifestants, j'ai croisé entre autres Patrick Roux, qui milite à la fois à la CGT et au mouvement Attac.

écouter Patrick Roux (CGT/Attac) et Nicolas (LCR), 3'47

Outre les drapeaux rouges, il y avait aussi des drapeaux verts. La Confédération paysanne, le mouvement de José Bové, était présente. J'ai posé quelques questions à l'un de ses membres, Daniel Vuillon, qui est maraîcher dans le Var, pas très loin de Nice. Mais nous allons entendre d'abord Edgar Malausséna, maire vert de Villars-sur-Var et vice-président du conseil régional Provence-Alpes-Côte-d'Azur. Je lui ai demandé quel était le rapport entre l'écologie et le sommet de Nice.

écouter Edgar Malausséna et Daniel Vuillon, 4'23

Voilà juste un petit échantillon modeste et incomplet des revendications et motivations des manifestants, mais c'est toujours mieux que les petites phrases ou les citations tronquées qu'on a pu lire ou entendre dans la presse.

Heureusement, la presse alternative était sur place, notamment par le biais d'un centre Indymedia mis sur pied à Nice tout spécialement. C'est à cette occasion qu'on a pu se rendre compte du fait que les médias alternatifs gagnent en notoriété et en diffusion. D'une part, certains médias traditionnels se sont beaucoup intéressés au phénomène à Nice, et d'autre part, on a pu voir des représentants de grandes associations participant au contre-sommet venir au centre Indymedia pour livrer des informations à diffuser. C'était notamment le cas de Vincent Espagne, administrateur de l'Observatoire de la mondialisation, qui venait expliquer que son organisation s'est vu refuser tout net une accréditation pour le sommet officiel. J'en ai profité pour prolonger l'interview.

écouter Vincent Espagne, 8'42

Malgré tout l'optimisme des manifestants, les dirigeants européens ont fait fi des mouvements de la rue et ont donc signé la Charte des droits fondamentaux d'entrée de jeu, histoire d'expédier tous les sujets qui n'étaient pas en rapport avec les réformes nécessaires à l'élargissement de l'Union. Il s'agissait de décider combien de commissaires la Commission européenne pouvait décemment supporter, en d'autres mots de savoir si à l'avenir chaque pays aurait encore le sien. Il fallait également repondérer le nombre de voix de chaque pays membre pour les décisions à la majorité qualifiée. A partir de ce moment-là, on a assisté, jusqu'à la fin du sommet, à un énorme marchandage et à des comptes d'apothicaire qui n'ont trouvé qu'une solution très partielle. Le reste des problèmes est remis à plus tard et personne ne s'en étonnera sincèrement.

Mais le grand événement de ce premier jour du sommet officiel, c'étaient évidemment les violences qui en ont marqué l'ouverture. A en croire la presse, Nice a été envahie ce jour-là par des casseurs décidés à en découdre avec les CRS à défaut de pouvoir entraver le bon déroulement du sommet. Premier constat sur la grande diversité médiatique : tous les journaux ont publié en bonne place la même photo d'un manifestant vu de dos qui lance une grosse poubelle le plus loin qu'il peut. Des milliers de photos ont été prises ce jour-là, et tous les journaux ont choisi la même. Rien de neuf de ce côté-là. A part ça, on lit dans notre presse pas mal de bêtises, il fallait s'y attendre. La Libre Belgique fait très fort de ce côté-là, et elle sort de la naphtaline son vocabulaire le plus méprisant pour parler des opposants qui étaient restés jeudi à Nice pour tenter de bloquer le sommet. La Libre parle notamment d'une "horde de jeunes autonomes, de technos allumés, de barbus anarchistes, de nationalistes basques et de syndicalistes alternatifs". Pour Christophe Lamfalussy, "une minorité bien organisée a mis le feu aux poudres", ce qui est archi-faux, on le verra tout à l'heure. Il paraît aussi que les manifestants, si bien organisés, avaient pris soin de cacher la veille des cocktails molotov dans les bouches d'égout. L'ennui, c'est que ni moi ni les personnes que j'ai interrogées n'ont vu le moindre cocktail molotov à l'horizon. Tout le monde était sans doute aveuglé par les gaz lacrymogènes, sauf le journaliste de la Libre, qui insiste aussi sur l'exclamation d'un anarchiste qui s'est écrié devant la BNP en feu : "C'est beau, une banque qui brûle !" C'est évidemment une citation du même anarchiste, déjà décrédibilisé aux yeux des lecteurs de la Libre, qui est choisie pour expliquer - sommairement - les défauts de la charte. Dans Le Soir, c'est un rien plus équilibré, ou plutôt moins déséquilibré. Bien sûr, Le Soir parle de course-poursuite entre flics et voyous, mais il laisse la parole à deux habitants des quartiers qui ont été le théâtre d'affrontements, et qui soutiennent néanmoins les manifestants, l'un parce qu'on nous fait bouffer de la merde et que l'essence est trop chère, et l'autre parce qu'il est acculé à la misère et qu'il reproche à Jacques Peyrat la violente répression policière, sans oublier de rappeler qu'il est issu du Front National. Le Soir parle même, en son nom propre, d'une "police désorganisée et paranoïaque", et ce n'est qu'en lisant plus loin qu'on comprend pourquoi : plusieurs journalistes qui se sont approchés trop près des brigades anti-criminalité avec leurs caméras ont été molestés par les flics. Un réflexe donc vaguement corporatiste, mais qui a au moins le mérite de rétablir quelque peu l'équilibre. Juste pour prouver la qualité des informations du Soir, on lit en fin d'article que l'après-midi a été calme, mais que les violences ont repris dans la soirée, alors que c'est exactement le contraire.

Alors que Le Soir estime que c'est la manifestation qui est très violente, il faut souligner que la violence est venue au contraire de cette police qualifiée de désorganisée et paranoïaque. Le matin, je me trouvais dans le cortège le plus pacifique, composé principalement de membres d'Attac et des Marches européennes contre la précarité et de militants kurdes. Alors que ces gens se contentaient de manifester sans violence aucune, ils ont tout de suite essuyé des nuées de gaz lacrymogènes. Le fait même d'être rassemblés dans la rue méritait apparemment ça. Pourtant, de ce côté-là, aucune violence à signaler. C'est de l'autre côté du centre de conférences que les échauffourées ont commencé. Là, exactement le même scénario, sauf que la foule était plus nombreuse et qu'elle comptait en son sein des gens qui n'ont pas l'habitude de se laisser provoquer sans réagir. Visiblement, les flics avaient pour consigne non seulement de ne tolérer aucune présence dissidente, mais en plus de provoquer des incidents violents, sans doute pour discréditer la vague contestataire.

En début d'après-midi, les échauffourées se sont concentrées autour de la salle Leyrit. Je suis arrivé sur les lieux au moment de la première salve de gaz lacrymogènes envoyée sur des manifestants venus négocier pacifiquement avec la police, comme nous le raconte ce témoin.

écouter le témoin du début des affrontements, 1'43

Une équipe de la VPRO, une chaîne de télévision publique hollandaise, était également sur place et m'a confirmé que la police avait envoyé du gaz sans aucune raison. Evidemment, la réaction ne s'est pas fait attendre et pendant près d'une heure, le quartier autour de la salle dévolue au contre-sommet a été le théâtre d'affrontements avec gaz et auto-pompes d'un côté et cailloux de l'autre. Finalement, la plupart des participants au contre-sommet se sont retrouvés dans la salle omnisports Leyrit où devaient commencer les conférences du contre-sommet, mais devant la tournure que prenaient les événements, elles ont été annulées. Alors qu'il y avait au sommet officiel 3.000 journalistes, très peu de journalistes étaient présents dans les environs de la salle Leyrit. J'en ai pourtant trouvé quelques-uns, et je les ai aussitôt interrogés.

écouter Anja Vogel (France Info) et Gérard Maximin (Arte), 8'00

Juste une précision, le commissariat n'a pris feu que dans un sens parfaitement figuré, puisqu'il est resté intact.

Signalons encore que les journaux, sauf De Morgen, ont bien précisé qu'une vingtaine de CRS avaient été blessés en oubliant complètement de signaler qu'il y a eu également un nombre inconnu de blessés chez les manifestants, dont certains se sont fait passer à tabac après leur arrestation, alors qu'ils n'opposaient aucune résistance. Il faut ajouter aussi que les militants d'Attac se sont rendus ce jour-là à Monaco. La Libre Belgique le signale, mais elle oublie malencontreusement de préciser que c'était pour manifester de façon ludique et constructive contre la persistance au cœur de l'Europe de paradis fiscaux qui servent de machine à laver géante à des fortunes pas propres du tout. Un oubli de plus, on a l'habitude. La RTBF, enfin, a estimé dans son JT que les anti-mondialistes avaient atteint leur objectif à Nice, puisque pour la RTBF, leur principal objectif était "de faire parler d'eux", ce que la RTBF a fait sans écouter ce qu'ils avaient à dire.

Pour terminer, un petit florilège des réactions officielles, à commencer par Pascal Lamy, le commissaire européen français qui négocie pour le compte de l'Union européenne tout ce qui touche au commerce mondial. Il a estimé que les manifestations en marge du sommet de Nice étaient positives, parce qu'elles indiquent que les citoyens de l'Europe se sentent concernés par ce qui est fait. "Je crois que c'est une forme d'expression," a-t-il conclu. C'est effectivement finement observé de sa part, il s'agit bel et bien d'une forme d'expression. Encore ne suffit-il pas de le constater. D'une part, il faut se demander pourquoi, dans une Europe réputée démocratique, des citoyens se sentent obligés d'exprimer des revendications dans la rue. D'autre part, si on se réjouit de cette forme d'expression, il serait bienvenu d'en tenir compte, ou au moins de faire semblant.

Il y a eu aussi la réaction des frères ennemis, j'ai nommé le duo Chirac-Jospin. En chœur, ils ont condamné solennellement les violences, précisant que ces agissements vont à l'encontre des valeurs de démocratie et de liberté qui ont fondé l'Europe, valeurs défendues matraques à la main par 4.000 CRS massés dans les rues de Nice. Visiblement, l'expression est donc démocratique lorsqu'elle se fait dans un sommet qui rassemble de gens élus par des élus, voire élus par des élus qui étaient eux-mêmes élus par des élus, c'est-à-dire des élus au troisième degré. L'expression des consommateurs est, elle aussi, immanquablement qualifiée de démocratique. Par contre, lorsque ce sont des électeurs, des citoyens qui ne vivent pas forcément pour consommer qui martèlent leur message dans la rue et qu'ils se font brutalement réprimer, leur action est contraire aux valeurs de démocratie et de liberté. C'est à se demander si le sommet et la base parlent encore la même langue…

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