Emission n° 8 du 29 novembre 2000

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Vous pouvez écouter l'émission dans son intégralité, ou alors lire les textes et écouter les sons ci-dessous.

Playlist du 29 novembre 2000:

- Zita Swoon: Still half my friend? (I paint pictures on a wedding dress)

- Manu Chao: clandestino (Clandestino)

- Van der Graaf Generator: Mirror images (Vital)

- Violent Femmes: Add it up (Violent Femmes)

- Jimi Hendrix: Tax Free (Live at Winterland)

Textes et sons:

L'actualité de la semaine est très chargée, et l'actualité sociale en particulier. Nous allons donc aborder évidemment le sujet des sans-papiers de l'église du Béguinage, et celui de l'occupation de la FGTB par les ex-délégués des Forges de Clabecq, deux sujets qui ont fait voler les insultes cette semaine. Les uns se sont fait traiter de terroristes, les autres de fascistes. Pour le reste, nous parlerons de la gamelle magistrale du sommet de La Haye et d'une grève de la faim massive en Turquie qui passe complètement inaperçue dans nos médias. Par contre, nous ne parlerons ni des aventures de Willy Burgeon en Corée du Nord, ni de la sortie de la Playstation 2 chez Sony, ni même du transfert probable de Lorenzo Staelens dans une équipe japonaise de division 2. On ne peut hélas pas aborder tous les sujets.

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Ces derniers jours ont donc été terriblement mouvementés pour les sans-papiers qui occupaient depuis plus de deux ans l'église du Béguinage. L'incendie du toit de l'église les a jetés à la rue, et on a ensuite assisté à des tractations dont la presse a rendu compte d'une façon très partielle et quelque peu partiale.

Pour rappeler brièvement les faits, précisons que le CPAS de Bruxelles a provisoirement relogé les sans-papiers au home Pachéco en attendant de leur trouver une solution de rechange. C'est là que les choses se sont un peu gâtées, puisque les sans-papiers ont refusé tout ce qu'on leur proposait. Pour eux, il était impensable de se retrouver séparés, et les solutions collectives qu'on leur a proposées étaient rares et peu engageantes. Finalement, le CPAS les a expulsés manu militari du home Pachéco pour qu'ils aillent se faire pendre ailleurs.

Dans les médias, on a très peu vu ceux dont il s'agit en premier lieu, à savoir les sans-papiers. Par contre, la RTBF a largement donné la parole à Yvan Mayeur, le président du CPAS de Bruxelles. Il s'en est pris très violemment aux anciens occupants de l'église du Béguinage, et il est même allé jusqu'à qualifier l'attitude et les méthodes de certains d'entre eux de 'terroristes', ajoutant qu'il ne faut pas avoir peur des mots et qu'il faut appeler un chat un chat. Les sans-papiers eux-mêmes n'ont pas eu accès à la presse, puisque Mayeur avait pris bien soin de les isoler lui-même des médias. Par conséquent, le récit médiatique de ces événements à été fort pauvre et surtout très déséquilibré. Pour restaurer l'équilibre, je suis allé interviewer Han Soete, du Centre des médias indépendants, qui a assisté aux événements, et qui nous raconte sa version des faits.

écouter l'interview de Han Soete, 9'25

On le constate en écoutant Han Soete, les médias traditionnels sont pénalisés non seulement par les œillères que portent certains de leurs journalistes, mais également par leur mode de fonctionnement : pour ces médias, le temps que leurs employés passent à attendre la suite des événements est du temps perdu et donc de l'argent jeté, et on voit bien comment les acteurs du jeu politique peuvent en profiter. Bizarrement, ce temps perdu et cet argent jeté ne semblent pas constituer un obstacle lorsqu'on envoie des journalistes faire le pied de grue à la rue de la Loi ou devant Val Duchesse pendant des heures, voire des nuits entières, pour recueillir en définitive quelques phrases toutes faites et vides de sens de la bouche de l'un ou l'autre ministre. Comprenne qui pourra, moi ça fait longtemps que je n'essaye plus. En tout cas, le Centre des médias indépendants s'affirme de plus en plus non comme une alternative à la presse dominante, mais en tout cas comme un complément indispensable qui permet de rééquilibrer des points de vue officiels toujours partiaux par des points de vue alternatifs qui ne le sont souvent pas moins, mais qu'on n'entend que trop rarement.

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L'autre événement de l'actualité sociale de cette semaine est évidemment l'occupation des locaux de la FGTB par les 13 de Clabecq et leurs sympathisants. Là, par contre, la presse en a abondamment parlé, et le déséquilibre est tout aussi frappant.

Pour commencer, un petit rappel des faits. Fin 1996, on apprend la fermeture imminente des Forges de Clabecq. 2000 familles se retrouvent menacées de précarité, et les ouvriers de Clabecq laissent éclater leur colère. Dans les mois qui suivent, il y a des dégâts par-ci par-là, et notamment sur le visage et les lunettes du curateur des Forges, Alain Zenner. L'image fera le tour des médias. Finalement, les Forges sont reprises par le groupe italien Duferco et une solution est trouvée pour la majorité des ouvriers. Par contre, pour les délégués et ceux qui leur sont proches, les choses tournent au vinaigre. Non seulement ils ne sont pas réintégrés dans l'usine, mais en plus ils sont exclus de la FGTB et traînés en justice pour incitation à dégrader des biens publics. Bizarrement, le procureur de Nivelles, Jean Deprêtre, qui avait joué un rôle douteux dans le naufrage des enquêtes sur les Tueurs du Brabant, Deprêtre donc a décidé de ne pas mettre l'affaire à l'instruction, mais de laisser mener l'enquête par la gendarmerie, alors que certains gendarmes s'étaient portés partie civile. Après de nombreux incidents, le procès tombe à l'eau : vu le procédé peu orthodoxe du procureur, le tribunal correctionnel de Nivelles se déclare incompétent. Fureur du parquet, qui porte l'affaire devant la Cour d'Appel mercredi dernier. Une fois de plus, pour rééquilibrer le récit médiatique, nous allons écouter un petit reportage sur cette journée mouvementée, réalisé par le Centre des médias indépendants. Comme je vous le disais dans le sujet précédent, indépendant ne veut pas dire impartial, vous le constaterez, mais au moins on obtient un autre éclairage des faits. Voici donc le récit de la journée de mercredi.

écouter le reportage sur l'occupation de la FGTB, 6'34

A écouter ce reportage, on se dit que tout cela était bien festif et finalement bon enfant. Par contre, lorsqu'on lit ce qu'écrit la presse sur le même sujet, on pense plutôt à une descente de la Gestapo. D'après Le Soir, il y a eu des injures, des coups, de menaces et des intimidations. Citant la police, Le Soir a également parlé d'une certaine résistance de la part des occupants à se faire embarquer par la police. Dans le Matin, par contre, on apprend que Roberto D'Orazio aurait au contraire dit aux occupants : "Ne résistez pas, sinon ils vont dire que c'est nous qui avons tout cassé." Comme toujours, la vérité doit se situer quelque part entre les deux. Toujours est-il que s'il y a eu violences, elles n'ont certainement pas eu des conséquences terribles : alors que la FGTB parle de dégradations matérielles, même Le Soir n'a pas pu constater plus qu'une vitre et un volet cassés. Voilà donc ce que Michel Nollet, président de la FGTB, qualifiait de "méthodes fascistes" et de "déstabilisation à la Goebbels". On se demande s'il contribue ainsi à diaboliser D'Orazio ou si au contraire il ne se rendrait pas plutôt coupable d'une certaine banalisation du fascisme et des nazis, mais passons. Essayons plutôt de dégager les enseignements de cette semaine agitée.

D'abord, une mise au point. Certains parlent, en évoquant Clabecq, d'une lutte syndicale exemplaire. Pour ma part, je la trouve assez réussie et particulièrement déterminée, mais je n'irais pas jusqu'à dire exemplaire. Il me semble qu'on peut encore faire mieux, surtout au rayon non-violence. Car il faut tout de même l'avouer, D'Orazio et ses copains ne sont pas des pacifistes, et personne ne fait même semblant de croire qu'Alain Zenner s'est volontairement tapé la tête contre un mur, comme le font si souvent les jeunes immigrés dans les commissariats. Que l'on approuve ou non l'usage de la violence, il faut reconnaître que l'image du curateur pleurant de grosses larmes de sang est celle qui a le plus marqué la lutte de Clabecq dans l'esprit de l'opinion publique. Ce jour-là, les délégués de Clabecq ont perdu une occasion rêvée de garder leurs mains dans leurs poches, et ils ont offert un symbole en or à une presse qui ne demandait qu'à les diaboliser.

Ensuite, ce qui devait arriver arriva, et là, c'est clairement sur la presse que reposent les reproches. A partir de ce moment-là, les médias ont identifié la lutte de Clabecq à la violence visible qu'elle avait produite. Pour dire les choses en termes plus académiques, je citerai l'analyse médiatique de l'affaire Clabecq par Geoffrey Geuens dans Le Matin d'hier : on a réduit "une mobilisation sociale d'envergure à l'expression d'un climat de terreur, amorçant la figuration d'ouvriers et de délégués syndicaux 'en inculpés'." On l'a répété très souvent, mais ce n'en est pas moins vrai : les médias ont totalement oublié, pour ne pas dire occulté, la violence invisible, celle qu'ont subie les ouvriers et leurs familles, les humiliations, les huissiers et j'en passe. Comme en Palestine, on constate la violence de la colère, mais on oublie trop souvent de se demander ce qui peut bien générer un tel niveau de colère. Pourtant, il suffit d'un peu de curiosité, mais c'est une denrée rare dans nos médias.

Enfin, dans Le Soir d'aujourd'hui, on apprend que c'est en fait le PTB qui est derrière l'occupation de la FGTB, et du coup on sort l'arsenal des grands termes comme déstabilisation, infiltration, etc. C'est à Michel Nollet que revient la palme, pour sa petite phrase : "Je tremble pour la démocratie." On assiste là à un vieux réflexe bien ancré : dès qu'il s'agit du PTB, on a affaire à une infiltration ou à une déstabilisation. Une fois de plus, mise au point : je n'ai rien à voir avec le PTB, je suis en désaccord avec un bon paquet de ses points de vue, et je serais le premier à lui reprocher une forte dose de dogmatisme. Seulement, dès qu'un mouvement ne s'inscrit pas dans un champ acceptable pour les médias, on cherche à le diaboliser. Le PTB, dans cette affaire comme dans d'autres, a une action de terrain qui vise deux objectifs : l'action de terrain pour elle-même, et la récupération à des fins 'publicitaires' pour le parti. Comme on n'a plus l'habitude de voir des partis politiques sur le terrain, on parle tout de suite d'infiltration lorsqu'il s'agit d'un parti qui n'est pas politiquement correct. Ecolo aussi, par exemple, mène une action de terrain dans certains domaines, pourtant on n'entendra jamais parler d'infiltration lorsqu'il s'agit d'Ecolo, même quand ce parti héberge les sans-papiers de l'église du Béguinage.

En tout cas, même si le PTB infiltre la société au point de faire trembler Michel Nollet, on peut être sûr et certain qu'il n'a pas encore infiltré les médias.

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Tout le monde l'a dit et redit, la conférence de La Haye s'est soldée par un fiasco. Cette fois, pas de demi-mesures, pas de oui mais, tout le monde s'accorde à reconnaître l'échec total, et certains préfèrent même de loin cet échec retentissant à un accord en demi-teinte. On ne va pas épiloguer sur les détails et les chiffres que toute la presse a abondamment commentés. On sait bien qu'on s'est plutôt éloigné que rapproché des objectifs de la précédente conférence climatique de Kyoto en 1997. On sait bien aussi à quel point les mécanismes proposés à La Haye sont hypocrites. Que ce soient les droits à polluer, que les pays riches et pollueurs pourraient racheter à des pays pauvres et un peu moins polluants, ou la prise en compte des 'réserves de verdure' qui permettraient par exemple aux Etats-Unis de polluer encore plus, personne n'est dupe : ce ne sont là que des excuses particulièrement cyniques pour préserver un status quo trop lucratif pour les décideurs et pour ceux qu'ils représentent. Comme je le disais, on ne va pas épiloguer là-dessus.

Ce qui a retenu mon attention cette semaine, ce sont les éditos de La Libre Belgique à ce sujet. Lundi, La Libre estimait que tout espoir n'est pas perdu, puisque les négociations reprendront dans quelques mois, période insignifiante à l'échelle de l'évolution du climat. La réduction des émissions de CO2 sera effective un jour. "Nous ne sommes qu'au début d'un processus qui durera des décennies entières, conclut Xavier Ducarme. Tôt ou tard, on y arrivera." Voilà un point de vue particulièrement clément, pour ne pas dire pire. Je ne sais pas qui d'entre vous a vu Titanic, et j'espère que les intersections entre les audiences respectives de Titanic et d'AlterEcho ne sont pas trop importantes, toujours est-il que c'est la métaphore qui s'impose ici. Dans le film, soudain un membre de l'équipage du 'navire tragique' voit émerger 'l'iceberg fatal' de l'épais brouillard. On saute sur le gouvernail, on le braque à bâbord toute et puis c'est l'attente horrible, le suspense qui se termine par la déchirure finale dans la coque du Titanic. Ici, c'est un peu la même chose, à quelques détails près. L'iceberg, on l'a vu, et ça fait même un bout de temps qu'on l'avait repéré sur le radar. Le navire est lancé aussi, comme dans le film, de façon inéluctable, sauf que le nôtre a encore plus d'inertie que le Titanic. Ce qui change, c'est qu'au lieu de sauter en groupe sur le gouvernail pour le braquer à fond, on tergiverse. On ne sait même pas bien où il se trouve, ce satané gouvernail. De toute façon, on n'est pas d'accord : pour les uns, il faut le tourner à fond, les autres affirment que de toute façon l'iceberg va fondre avant qu'on ne le touche, ou que le bateau est plus solide que lui. En attendant, on se réunit et on discute. Ce que dit Xavier Ducarme dans son édito, c'est un peu ceci : de toute façon, on arrivera à tourner le gouvernail avant d'avoir touché l'iceberg. Soit il n'a pas vu le film, soit il n'a pas compris le principe de l'inertie, en tout cas, c'est de l'inconscience.

Le même Xavier Ducarme était pourtant très critique vis-à-vis des Etats-Unis dans son édito du week-end, avant l'échec définitif de la conférence. D'une part, il cite les discours officiels américains : les grands de ce monde se disent "portés par un sentiment d'urgence", "mobilisés contre l'effet de serre", affirment la main sur le cœur que "le temps est à l'action". Xavier Ducarme cite également Frank Loy, le chef de la délégation américaine, celui qui s'est pris une tarte à la crème dans la figure, et qui assurait que les Etats-Unis étaient "prêts à prendre leur part dans le défi du changement climatique". A ce discours officiel, La Libre oppose ces fameux mécanismes dont on a parlé, et qui permettent de polluer plus. L'éditorialiste s'indigne du fait que "les représentants de nombreux pays, Etats-Unis en tête, déploient des trésors d'ingénierie pour s'affranchir de leurs obligations", ce qui lui inspire la question : "Comment les croire" lorsqu'ils servent leurs discours officiels ? En effet, comment les croire ? Mais aussi, comment croire La Libre Belgique lorsqu'elle s'en indigne ? Je n'ai rien ici contre le journaliste individuel, je suppose que ce brave Xavier Ducarme se contente de couvrir honnêtement des sujets qui touchent à l'environnement. Non, c'est au média, à la Libre, que je m'en prends. Si elle prenait au sérieux ses propres éditoriaux, comme celui-ci, elle devrait commencer par se faire une petite révolution climatique dans ses propres pages. Juste un exemple, La Libre Economie, titre très éloquent de son cahier économique. Jamais on ne verra dans ledit cahier un article qui serait un tant soit peu critique vis-à-vis d'une économie polluante mais ô combien rentable. Le seul exemple concret dont je me souvienne, c'est lors de la flambée des prix de pétrole il y a quelques mois. Dans son premier cahier, La Libre analysait les conséquences pour les petits consommateurs de mazout qui auraient du mal à se chauffer cet hiver. Dans La Libre Economie par contre, elle analysait avec un plaisir non dissimulé combien cette flambée des prix rapportait à chacune des compagnies pétrolières qui en bénéficiait. Non seulement il n'y avait dans cette analyse aucune note critique, mais le surtitre de l'article montrait clairement à qui s'identifie ce brillant quotidien. Ce surtitre c'était : "Le paradis". Un paradis mesuré en pétrodollars et qui n'a que faire des gros nuages noirs qui s'accumulent au-dessus de l'avenir de cette planète, ni des pieds mouillés des populations inondées. Un paradis infernal du tout à l'économie, tout à la libre économie, un paradis infernal dont les conséquences étaient dénoncées ces jours-ci dans la même Libre Belgique. Avant de critiquer, mieux vaut balayer devant sa propre porte, un conseil qui revient souvent dans cette émission.

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La Turquie, superbe pays touristique aux mille paysages enchanteurs et où l'hospitalité n'est pas un vain mot. Ce joli pays s'apprête à accéder, d'ici quelques années, à l'Union européenne. Ce n'est pas encore fait, mais l'accord de principe existe.

Pourtant, ce joli pays a quelques petits côtés moins ragoûtants. Tout le monde sait que la minorité kurde vit dans des conditions difficiles ou plutôt, pour laisser tomber la langue de bois, est victime d'un génocide culturel. La moindre affirmation de l'identité kurde est un crime lourdement réprimé, et les victimes de cette répression disparaissent dans des prisons au sein desquelles les droits de l'homme sont un gros mot.

Difficile de savoir si c'est précisément parce que la Turquie s'apprête à entrer dans l'Union européenne, en tout cas je n'ai pas vu dans nos médias ces dernières semaines un seul article consacré à ce qui s'y passe actuellement. Evidemment, on ne peut pas tout lire, et si vous avez aperçu un article à ce sujet, vous pouvez toujours m'envoyer un mail. Ce qui s'y passe actuellement, c'est une grève de la faim massive dans plusieurs prisons du pays. Depuis le 20 octobre, soit plus de 5 semaines, 816 prisonniers politiques mènent dans leur prison une grève de la faim au finish. La raison de leur grève de la faim, c'est la construction depuis 2 ans de nouvelles prisons de type F, c'est-à-dire des prisons composées uniquement de cellules d'isolement. Dans la situation actuelle, les droits élémentaires des prisonniers politiques turcs sont bafoués au quotidien. Les disparitions, les tortures et le refus de soins médicaux sont régulièrement rapportés par des organisations de défense des droits de l'homme, mais cela n'étonne plus personne. Les prisonniers ne tiennent le coup que grâce au soutien mutuel et à l'entraide. Dans ces nouvelles prisons de type F, cette dernière résistance sera inéluctablement brisée, et il n'y aura plus de témoins pour rapporter les tortures et autres maltraitances.

Récemment, un congrès a rassemblé en Turquie des orateurs qui jouissent d'une grande autorité morale, comme l'ancien procureur de la prison d'Istanbul et plusieurs professeurs de droit turcs, ainsi que les familles de prisonniers politiques. Ce congrès a mis en évidence la situation totalement illégale du système judiciaire turc. La loi anti-terreur, par exemple, qui date de 1991, est en contradiction avec la constitution turque. Elle permet notamment d'arrêter des personnes sans aucune preuve et de les traîner devant n'importe quel juge. Il faut dire que les termes de cette lois sont définis de façon suffisamment large pour l'appliquer à n'importe qui de façon totalement arbitraire. Cette loi définit notamment le terrorisme comme "toute action entreprise par une ou plusieurs personnes appartenant à une organisation qui a pour but de changer les caractéristiques de la république ou son système politique, juridique, social ou économique". Autant dire qu'en vertu de cette loi, un parti politique est déjà une organisation terroriste. Lors du même congrès, l'ancien procureur de la prison d'Istanbul a contesté la légalité de son ancienne fonction, qui n'a aucune base juridique. Lorsqu'il était procureur de la prison, il avait plaidé pour un traitement plus humain des prisonniers, suite à quoi ses supérieurs l'avaient démissionné.

Bref, la Turquie est un pays où l'arbitraire règne en maître. Le problème, c'est que c'est également un pays allié à l'Occident, où les Etats-Unis possèdent même des bases militaires. Dans ces conditions, il ne faut pas s'étonner si on ne lit pas dans la presse, ou sous la plume de certains philosophes de l'humanitaire, d'informations critiques sur le régime turc. Seulement, dans quelques années, cette même Turquie fera partie de l'Union européenne, et il ne faudra pas s'étonner à ce moment-là de se retrouver avec un allié particulièrement embarrassant. Les politiciens européens feraient bien de se mêler de ce qui les regarde avant qu'il ne soit trop tard. Seulement, s'ils se contentent de leurs médias traditionnels pour s'informer, ils risquent bien de ne pas voir où est le problème.

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