Emission n° 58 du 12 juin 2002

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Ecoutez l'émission dans son intégralité.

 

Playlist :

- Mathieu Ha : Yedededi et heu (Bruxelles parallèle)

- Daniel Hélin : Carte postale (Les bulles)

 

Les sujets :

Pour commencer, quelques brèves sur la liberté d'expression.

En France, un militant de la Ligue Communiste Révolutionnaire (LCR) comparaîtra lundi 17 juin devant le Tribunal Correctionnel de Chambéry (Savoie), pour avoir écrit "Sharon assassin !", "Un État pour les Palestiniens", et "Vive l'Intifada". Ces slogans figuraient sur quelques affiches manuscrites que les militants de la LCR avaient collées en ville. On se dit que normalement, la liberté d'expression vaut pour tous et qu'il n'y a pas là de quoi fouetter un chat. Mais pas pour le procureur de la ville, un certain M. Pin. En effet, celui-ci n'a pas hésité à saisir le tribunal, qui poursuit ce militant de la LCR pour, tenez-vous bien, "provocation à la discrimination, à la haine et à la violence à l'égard du peuple israélien" ! Aux dernières nouvelles, la LICRA locale, tout en étant consciente du caractère extravagant de l'initiative du magistrat, aurait accepté de se joindre au procès, en se portant partie civile. Cette entreprise n'est pas la première du genre ; elle vise à intimider le mouvement de solidarité avec le peuple palestinien, en insinuant que toute dénonciation des crimes de l'armée et du gouvernement israéliens équivaut à de l'antisémitisme ou de la haine contre le peuple israélien. Et peu importe, dans ces conditions, que les accusations soient dépourvues du moindre fondement. En tout cas, nous avons bien reçu le message, et à partir de maintenant, nous ne parlerons plus qu'en bien de l'onctueux Ariel Sharon et de son excellent régime d'apartheid.

En Belgique, par contre, c'est pour une fois un dénouement judiciaire heureux qui est à signaler. La semaine dernière, nous avions interviewé Douglas De Coninck sur l'affaire qui opposait son journal, De Morgen, à la SNCB. La SNCB voulait forcer deux journalistes du Morgen à remettre les documents sur lesquels était basé un article accablant sur les nombreuses magouilles d'Euro Liège TGV, le filiale de la SNCB qui s'occupe de construire une gare TGV à Liège, et qui est un véritable trou noir pour les finances publiques. La SNCB avait même trouvé un juge disposé à imposer aux deux journalistes visés une astreinte de 25 € par heure où ils ne remettraient pas les documents, qui devaient évidemment permettre à la SNCB d'identifier la fuite et de la faire taire. De Morgen a fait opposition, et l'affaire est passée au tribunal de première instance où la normalité a finalement été rétablie. Les astreintes ont été annulées, et la SNCB n'obtiendra pas le moindre document ni le moindre euro. Le juge s'est d'ailleurs explicitement référé à la jurisprudence de la Cour européenne de justice en matière de secret des sources, et ce principe se trouve donc confirmé par une nouvelle jurisprudence belge.

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Vendredi dernier, le Cercle républicain organisait une conférence sur le thème de "La monarchie dans les médias". Question timing, on ne pouvait pas faire mieux, puisque le jour même, à 13 heures, la princesse Lilian, la deuxième femme du roi Léopold III, passait l'arme à gauche. Le conférencier du jour était Marc Lits, le directeur de l'Observatoire du récit médiatique de l'UCL, un invité peu suspect d'antimonarchisme. Je n'ai évidemment pas résisté à l'envie de lui poser quelques questions.

écouter l'interview de Marc Lits, 7'30

Eh bien, puisque l'actualité nous en offre une si belle illustration, confrontons les déclarations de Marc Lits à la réalité médiatique de la semaine. La distinction qui apparaît avec le plus d'évidence, c'est celle entre la presse flamande et la presse francophone. Tout d'abord, dans LLB, on pouvait s'y attendre, c'est l'hagiographie. Ce WE, La Libre titrait en première page : "La princesse Lilian s'en est allée, mission accomplie…", référence au fait qu'elle avait publié il y a un an les mémoires politiques de Léopold III comme il le lui avait demandé. Suivent trois pleines pages de louanges empreintes de lyrisme. "Est-ce parce qu'elle avait été, ces dernières années, toute entière tendue vers ce grand retour de son époux sur la place publique, que la vie de la princesse Lilian de Réthy s'est éteinte vendredi, un peu comme un baisser de rideau sur la scène où la pièce s'est achevée?" On croirait entendre Frédéric Mitterrand. Pour le reste, c'était "une femme absolument superbe" (H. Hasquin), qui avait joué Shakespeare au théâtre, qui avait évacué, pendant la guerre, en tant qu'infirmière, un hospice de vieillards sous les tirs, qui a été une vraie mère pour les petits princes orphelins : "c'est Lilian qui soigne les enfants quand ils sont malades, et la mauvaise alimentation [à cause de la guerre] fait qu'ils le sont souvent. Elle se donne tant que des problèmes cardiaques, déjà, lui imposent de garder le lit". Une femme, aussi, qui s'est consacrée, après la guerre, à de nombreuses bonnes œuvres. Bon, d'accord, son mariage secret avec Léopold était inconstitutionnel, puisque le mariage religieux a eu lieu 3 mois avant le civil, et que personne n'a demandé l'accord du gouvernement, qui était exilé à Londres. Mais qui pourrait lui en tenir rigueur ? C'est vrai, sur la fin, son caractère s'est fait "ombrageux", elle avait des sautes d'humeur, mais… "celle pour qui, à son tour, le temps vient de s'arrêter, fut une princesse enthousiaste jusqu'à l'excès, sûre d'elle-même et dominatrice. Sincère jusqu'à l'imprudence, intelligente quand elle ne laissait pas sa passion l'emporter, un peu moins lucide et plus farfelue avec l'âge - fatalement - mais toujours grande dame, de coeur, certes, mais de pic, aussi."

Pour le reste, LLB a demandé leur réaction à Pierre Mertens et à Herman De Croo. Le premier avait eu des déboires judiciaires avec Lilian, suite à un bouquin de fiction dont elle ne ressortait pas assez grandie à son propre avis. Pourtant, Pierre Mertens estime que la princesse était "simple et digne". De Croo, c'est l'homme qui aime se faire mousser avec les grands de ce monde, et il fallait donc s'attendre à ce qu'il ne dise pas un mot de travers sur une si grande dame, et en effet, elle avait "une force de caractère, un charme intellectuel…", etc., je ne vous dis que ça. Pour finir, dans un édito, Paul Vaute fustige tous ceux qui ont pu la critiquer : bon, elle a sans doute eu une grande influence, parfois néfaste, sur la vie de ce pays, mais la façon dont on l'a critiquée a parfois été honteuse, d'après Paul Vaute. Les historiens n'ont qu'à faire leur travail pour éclaircir les zones d'ombres, mais qu'on ne vienne pas la salir…

Dans Le Soir, on est déjà un peu plus explicite et équilibré. Dans son édito, Béatrice Delvaux se demande pourtant : "Mais quel crime a donc commis cette princesse pour amener les Belges à repousser un roi qu'ils avaient admiré au début de la guerre? Qu'a-t-elle fait de si terrible pour s'attirer les sobriquets et les insultes d'une population qui avait jusqu'alors adulé ses reines? Lilian Baels, une petite fille riche élevée et programmée pour accomplir l'ascension sociale d'une famille a tout simplement mis l'histoire au service de ses ambitions étriquées, perdant de vue une notion à laquelle elle n'avait sans doute jamais été confrontée: la raison d'Etat. Injustifiable politiquement, l'influence exercée par la belle Lilian sur son époux de roi reste pourtant terriblement compréhensible, mieux, perceptible, se mesurant à cette fascination que ce beau visage n'a cessé d'exercer. Et si Lilian de Réthy emporte dans sa mort la fameuse question royale, son pouvoir d'attraction et sa séduction restent, eux, entiers, mystérieux." LS semble donc souffler le chaud et le froid. Le procédé est le suivant : on encense la princesse, mais on effleure impertinemment les sujets qui fâchent pour qu'on ne puisse pas faire le reproche que ce ne soit pas dit. Cela dit, l'historique du Soir est très complet, mais indulgent. On rappelle évidemment le mariage caché et inconstitutionnel, ainsi que les relations troubles avec les fachos de l'époque : le couple royal fréquente un nazi notoire, Hitler envoie des fleurs et des félicitations pour le mariage, et Léopold le remercie, et les frères de Lilian, notamment, aiment beaucoup Mussolini, mais c'est "une attirance probablement plus émotive que réellement idéologique". On a eu chaud. Léopold, enfin, a aussi accepté de rencontrer Hitler à Berchtesgaden. LS souligne également l'influence "moins heureuse" de Lilian sur son mari, et le fait qu'elle a régenté Laeken entre 1950 et 1960, date à laquelle Baudouin s'est marié et Lilian et Léopold ont été contraints de déménager à Argenteuil. Au retour du voyage de noces de Baudouin et Fabiola, souligne LS, Lilian avait mis à profit leur lune de miel pour emporter une partie du mobilier de Laeken. Mais tous ces éléments sont distillés dans un long texte finalement assez complaisant. On dira donc : mi-figue mi-raisin.

Pour ce qui est des réactions enregistrées par LS, c'est la même chose. Pour l'un de ses familiers, Lilian était "une narratrice fascinante, douée d'une mémoire prodigieuse, d'un grand sens de l'humour et d'un goût délicieux pour l'anecdote", alors que pour Antoinette Spaak, elle a joué un rôle négatif dans la vie politique du pays, mais elle était très belle et elle avait quand même plein d'admirateurs. Un coup à gauche, un coup à droite, et tout le monde est content.

Dans la presse flamande, c'est un tout autre son de cloche. D'abord, on accorde beaucoup moins d'espace à ce qui est somme toute un non-événement. De Morgen rappelle la perquisition dont le château d'Argenteuil avait fait l'objet, l'année dernière, dans le cadre de la commission d'enquête sur l'affaire Lumumba, et y voit un signal : "la fin de la toute-puissance occulte et de l'immunité qui étaient prêtées à la monarchie". Pour le reste, voilà comment DM décrit le début de la guerre pour Léopold : "Après l'invasion allemande en 1940, le chef de l'Etat décide, contre la volonté du gouvernement belge, de rester en Belgique et de 'partager le sort de ses prisonniers de guerre'. En réalité, il résidait dans son palais, essayait en vain de négocier avec Hitler sur sa position au sein de l'Ordre Nouveau, et épousa dans le plus grand secret Lilian, de 15 ans sa cadette." A part ça, le curriculum de Lilian est succinct et correct. On note tout de même encore le népotisme de Lilian, qui n'hésitait pas à faire créer des postes fictifs pour planquer ses proches, comme ce frère pour qui on a créé la vice-présidence de la Banque nationale du Katanga, en pleine crise du Congo. Sinon, l'émission TerZake de la VRT a rappelé les liens particuliers entre Lilian et Baudouin. Entre le retour de Léopold et Lilian en Belgique, en 1950, et le mariage de Baudouin avec Fabiola, en 1960, l'ancien couple royal exerce une énorme influence sur le tout jeune roi Baudouin. Il est même tellement proche de sa belle-mère, que le premier ministre de l'époque, Achille Van Acker, s'en inquiète. Dans ses mémoires, il suggère à demi-mot que Baudouin et Lilian couchaient ensemble ; en tout cas, il avait trouvé très étrange leur insistance à dormir dans la même cabine de train-couchettes pour se rendre en Suisse, et leurs mots d'amour souvent très ambigus. Ce n'est donc pas une spéculation de journalistes en mal de sensationnel, mais les inquiétudes formulées à l'époque par le premier ministre, et ça valait donc d'être rappelé. Notons au passage que le Soir a brièvement effleuré le sujet. L'influence de Lilian sur Baudouin inquiétait même tellement, que le cardinal de l'époque, Van Roey, a pris l'initiative. Il a donné pour mission à une nonne irlandaise de trouver pour Baudouin une jeune fille noble et très chrétienne, et c'est ainsi que Fabiola est entrée dans la famille, au grand dam de Lilian et Léopold, qui ont été mis devant le fait accompli. C'est ensuite le gouvernement Eyskens qui a forcé, en 1960, l'ancien couple royal à déménager à Argenteuil. On comprendra que Lilian et Fabiola se détestaient cordialement, encore une chose que la presse francophone rappelle avec beaucoup d'indulgence et force non-dits.

Pour conclure, citons un reportage d'anthologie de la RTBF, qui pourrait s'intituler 'comment parler pour ne rien dire'. La RTB a interrogé, à propos l'organisation des funérailles, Jacques Noterman, auteur du livre 'La république du Roi'. On lui demande si Lilian aura des funérailles d'Etat, il répond que ça va dépendre des désirs exprimés par la famille. On lui demande si on pourrait imaginer un enterrement entièrement privé, il répond que c'est possible, mais peu probable, avant de conclure qu'il penche plutôt pour une cérémonie discrète, mais qu'on le saura lundi. Est-il certain qu'elle sera enterrée dans la crypte royale de l'Eglise de Laeken ? Ce n'est pas certain, mais c'est très probable, répond le brave homme. Rien à dire, regarder la RTBF, ça rend plus intelligent.

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Si vous êtes des fidèles, vous vous souvenez de l'interview d'Olivier Deleuze, il y deux semaines, dans laquelle le secrétaire d'Etat au développement durable plaidait notamment pour une militarisation de l'Europe face à la toute-puissance des Etats-Unis, et se déclarait satisfait de la participation gouvernementale des verts. Quinze jours auparavant, un magazine flamand bas de gamme, P-magazine, publiait une interview très intéressante de Frans Lozie, chef de groupe Agalev au Sénat. Sans langue de bois, Lozie énumérait tous les problèmes de notre pauvre petit pays, et faisait un bilan très mitigé de cette même participation gouvernementale. Nous sommes donc allés le trouver pour lui demander ce qui ne va pas chez nous, et lui soumettre quelques déclarations d'Olivier Deleuze.

écouter l'interview de Frans Lozie, 30'28

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Dans la tourmente footballistique, les médias oublient complètement de parler des sujets qui comptent. C'est ainsi que, excepté dans Le Soir, on passe complètement sous silence l'échec cuisant du sommet de Bali, un sommet préparatoire au Sommet de la Terre de Johannesbourg en septembre prochain. A Bali, il était question de lutte contre la pauvreté et de développement durable, concept qui divise les pays présents au sommet. Nicolas nous fait un topo.

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