Emission n° 5 du 8 novembre 2000

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Vous pouvez écouter l'émission dans son intégralité, ou alors lire les textes et écouter les sons ci-dessous.

Playlist du 8 novembre 2000:

- Zita Swoon: A song of two humans (Music inspired by Sunrise, a film by F.W. Murnau)

- Ween: Little birdy (Pure Guava)

Textes et sons:

Après une semaine d'interruption pour cause de vacances et de farniente, AlterEcho revient cette semaine en force et en beauté. Nous allons parler évidemment des élections américaines, qui ont vu la victoire de personne, à l'heure où nous mettons sous presse, comme disent les journaux. Nous essaierons néanmoins d'en tirer quelques enseignements éclairants. Pour le reste, nous écouterons Philippe Val, le rédacteur en chef de Charlie Hebdo, délicieuse petite publication bien teigneuse. Il nous parlera, notamment, de l'influence de qu'ont les industriels sur les médias.

Mais pour commencer, place à nos invités de la semaine, qui sont Thierry et Gladys, qui viennent du Venezuela, et qui vont nous parler de la situation politique notamment, mais surtout d'un projet média de télévision indépendante qu'ils lancent dans la ville de Maracay où ils résident.

écouter l'entretien avec Thierry et Gladys, invités en studio (23:48)

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Je vous le disais en début d'émission, l'actualité de la semaine, et même du jour si vous nous écoutez le mercredi, c'est l'élection présidentielle américaine, la plus serrée de l'histoire à en croire CNN.

Quel que soit le résultat, cette élection était celle des fils à papa. Il y avait d'une part Albert Gore, fils d'Albert Gore, ancien sénateur dont l'ambition jamais réalisée était, devinez quoi ? De devenir président des Etats-Unis. Il était opposé à George Bush, fils de George Bush, ancien président des Etats-Unis, ancien directeur de la CIA. Un de ces deux hommes sera donc le prochain président, mais pour le perdant, pas de problème. Le fils de Gore s'appelle Albert, comme papa et grand-papa. Quant à Bush, il a un neveu qui s'appelle George, comme tonton et grand-papa. L'avenir paraît donc simple. A partir de maintenant, les présidentielles américaines opposeront toujours un George Bush à un Al Gore.

Plus sérieusement, il n'y avait pas que ces deux candidats-là. Il y avait aussi Pat Buchanan, ancien journaliste de CNN et candidat d'extrême droite. Seulement, Bush est tellement à droite que le vrai candidat d'extrême-droite n'a pour ainsi dire pas eu voix au chapitre. A la gauche de Gore, il y avait Ralph Nader, le candidat du parti des Verts. J'ai eu l'occasion de vous le présenter dans une émission précédente, mais pour les auditeurs dissipés ou ceux qui avaient lamentablement raté l'émission, je récapitule en bref. Nader est célèbre aux Etats-Unis en tant que pourfendeur des grandes industries et des multinationales. Son premier coup d'éclat fut d'obliger les grands constructeurs automobiles à prendre au sérieux l'aspect sécurité des voitures, dont ils se fichaient complètement. Il a gagné au passage un procès retentissant contre General Motors. En bref, il a toujours été l'avocat du contrôle citoyen sur les grandes entités qui dominent les Etats-Unis, qu'elles soient industrielles, politiques ou judiciaires. Son programme pour l'élection présidentielle était radical, sans être du tout extrémiste. Ainsi, il proposait un meilleur contrôle sur les armes, et non pas leur interdiction, il proposait une réduction du budget de l'armée de 20%, ainsi que l'abolition du système de pots-de-vin légalisés, c'est-à-dire du financement des campagnes électorales par les entreprises. C'était d'ailleurs son credo principal dans un pays où les élections se gagnent à coups de millions de dollars. Ces dollars viennent du monde des grandes entreprises, qui ne donnent évidemment rien pour rien. Le candidat, une fois élu, devra évidemment se souvenir de la générosité de ses donateurs et leur rendre de menus services en échange, services pas toujours si menus que ça d'ailleurs. Là où on comprend toute la perversité et tout le côté bidon de l'affaire, c'est lorsqu'on sait que bon nombre de ces entreprises arrosent les deux candidats, et qu'elles s'achètent donc un avenir douillet quel que soit le résultat de l'élection. Qu'on vienne encore me dire après ça que les Etats-Unis sont la plus grande démocratie du monde. En plus, même si on ne peut pas encore déterminer qui sera le prochain président, on sait par contre déjà qu'Al Gore a remporté environ 200.000 voix de plus que George Bush. C'est pourtant ce dernier qui risque fort de l'emporter. Voilà donc ce que certains appellent la plus grande démocratie au monde.

Lorsque je vous avais présenté Ralph Nader, c'était une nécessité, puisque les médias traditionnels ne semblaient pas connaître son existence. Ces deux dernières semaines, pourtant, la presse a découvert Nader, parce que son succès grandissant menaçait Al Gore, qui se retrouvait dépassé sur sa gauche - il faut dire qu'il avait laissé pas mal de place, sur sa gauche. Donc les médias ont enfin parlé de Nader, mais comme souvent, ils ont dit un peu n'importe quoi, sauf Le Soir - une fois n'est pas coutume - qui publiait hier un article très équilibré sur Nader. Je ne me suis pas amusé à relever toutes les inepties qui ont été dites, juste deux exemples : en parlant de Nader, RTL-TVi a montré des images de Lazio, le concurrent de Hillary Clinton pour l'élection au sénat dans l'état de New York. Ca, c'est de l'ignorance, encore bien innocente. Le pire, c'était sur la RTBF, dans le débat de l'Ecran Témoin de lundi dernier. L'un des invités était François Heynderickx, le président de la section de journalisme de l'ULB, qui est invité par tous les médias ces derniers temps pour donner son avis sur tout et n'importe quoi, du moment qu'on puisse un déceler un rapport quelconque avec les médias ou la communication. En parlant de Nader, Heynderickx a dit que tout de même, attention, il ne fallait pas croire que les écolos américains sont comme ceux de chez nous, et d'ailleurs on trouve dans le discours de Nader des éléments populistes, du genre virez la racaille du pouvoir, bref, un discours qui vire parfois à l'extrême droite. Ce ne sont pas ses propos exacts, mais c'est bel et bien ce qu'il a dit. Ceux qui connaissent un tant soit peu Nader comprennent tout de suite que ce brave Heynderickx ne sait pas très bien de quoi il parle. Pour commencer, Nader n'a rien d'un populiste, ni a fortiori rien à voir avec l'extrême droite. Comme on l'a dit, il est radical, mais pas du tout extrémiste, ce qui n'est pas du tout la même chose. Ensuite, quand on connaît le système électoral américain, quand on sait comment les candidats sont achetés par l'industrie comme je viens de l'expliquer, on se dit que le terme de racaille est un bien faible mot, un mot que Nader ne se permet d'ailleurs même pas d'utiliser. Mais apparemment, quand on se permet de contester avec force et conviction un système bien installé, aussi pourri soit-il, on est un populiste qui vire à l'extrême droite.

Ces dérapages sur Nader ne présagent rien de bon pour les jours suivants au cas où c'est Bush qui l'emporterait, ce qui semble tout de même probable. L'analyse générale va être de dire que c'est Nader qui a fait perdre Gore, et qu'il aurait dû se désister en faveur du candidat démocrate. C'est vraiment ne rien comprendre aux positions de Nader, et ne pas vouloir regarder en face la situation qui prévaut. Il est évident que la perspective de voir Bush à la Maison Blanche n'est pas agréable. S'il gagne, on peut s'attendre à voir remonter les budgets militaires, notamment pour construire le fameux bouclier nucléaire, qui va coûter les yeux de la tête et dont le seul mérite éventuel sera de relancer la course aux armements et d'enrichir encore un peu plus les marchands d'armes. Pour la peine de mort, ce ne sera pas mieux, puisque avec le nombre d'ordres d'exécution qu'a signés Bush en tant que gouverneur du Texas, il est d'ores et déjà le plus grand tueur en série de l'histoire des Etats-Unis. On ne voit pas ce qui pourrait infléchir ce bel élan. Et puis, en ce qui concerne le principal problème des Etats-Unis, à savoir l'élargissement du fossé entre une courte majorité de gens aisés voire très riches, et une grosse minorité de pauvres, il ne faut pas s'attendre non plus à des avancées spectaculaires. On peut donc s'attendre à ce que tous les journaux bien pensants fassent des analyses prudentes mais tout de même critiques et déçues de l'élection de George Bush. Tous les bien pensants auraient évidemment préféré Al Gore. A choisir entre les deux, moi aussi. D'abord, Gore est un type beaucoup plus intelligent que Bush et qui connaît infiniment mieux les dossiers cruciaux, et même les dossiers tout court. Mais faire mieux que Bush là-dessus, c'est une prouesse à la portée du premier venu. Ensuite, Gore a une image beaucoup plus écolo et plus sociale que Bush. Avec Gore au pouvoir, la catastrophe serait limitée, tandis qu'avec W, on peut s'attendre au pire, d'autant plus qu'il semble que le Congrès et le Sénat seront de son bord. Donc, à choisir entre les deux, entre une catastrophe tout court et une catastrophe limitée, il est bien évident qu'on aurait tort de ne pas choisir Gore.

Seulement, on l'a dit, il n'y avait pas qu'eux. Entre les républicrates, comme certains américains appellent les deux candidats traditionnels, Gore et Bush donc, il y a bien des différences, mais ce sont plutôt de grosses nuances si l'on accepte de regarder les choses en face. Par contre, Nader est à mille lieues de ces deux-là, il conteste le fond du système dont ils sont prisonniers tous les deux, et il n'aurait donc pas pu se désister en faveur de l'un des deux. Si jamais les démocrates perdent cette élection sur leur gauche, ce sera une bonne occasion de se ressourcer et de réfléchir au pourquoi de cette défaite, et peut-être même, on ne sait jamais, tenir compte un tant soit peu des positions du parti vert américain. Mais c'est mal parti, puisque en fin de campagne ils ont tout fait pour récupérer les électeurs de Nader, en le dénigrant et en présentant chaque voix pour Nader comme une voix perdue. Le succès de cette campagne de dénigrement est en demi-teinte. D'une part, Nader a tout de même obtenu plus de deux millions et demi de voix, ce qui est considérable pour un candidat presque sans argent et auquel on a délibérément barré l'accès aux débats télévisés qui opposaient les candidats. D'autre part, ces 2,5 millions de voix ne représentent que 3% environ de l'électorat. Si Nader avait fait un score de 5%, il aurait eu droit pour sa prochaine campagne à un financement fédéral à concurrence de 12 millions de dollars, chiffre qu'il faut comparer aux 5 millions qu'il a pu rassembler pour la campagne qui vient de se terminer. Pas de financement donc pour Nader, et on peut donc gager que les républicrates ont encore de beaux jours devant eux.

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Il n'y a pas que sur les politiciens que les industriels exercent un pouvoir malsain. Les médias aussi sont atteints par cette chute à plat ventre devant tout ce qui a des sous. Un des rares médias de grande diffusion qui ne se met pas à plat ventre, c'est le magazine français Charlie Hebdo. Son rédacteur en chef, Philippe Val, a justement gagné il y a trois mois un procès contre une maison de production qui l'avait censuré alors qu'il passait sur France 2, et les propos censurés visaient justement le plus gros industriel de France, Jean-Marie Messier, le patron de Vivendi, ancienne Compagnie Générale des Eaux, qui emploie 250.000 personnes dans plus de cent pays, et qui a des intérêts dans presque tous les secteurs, notamment la culture et les médias. Alors que ce procès était crucial pour la liberté de la presse, les médias n'en ont presque pas parlé. En Belgique, ils n'en ont même pas parlé du tout. Ce silence a irrité l'Association des Téléspectateurs Actifs, l'ATA, qui a décidé d'inviter Philippe Val en Belgique pour qu'il vienne parler de cette affaire, et plus largement, des influences pernicieuses qu'exercent sur les médias le monde de l'industrie et des gros sous. Du coup, Philippe Val se retrouve médiatisé en Belgique cette semaine: il était en direct à la RTBF cet après-midi, et vous pourrez le retrouver dans les colonnes du Matin et de La Libre Belgique. J'ai donc eu l'occasion de rencontrer Philippe Val et de l'interviewer pour vous, chers auditeurs. J'ai commencé, pour les hérétiques qui ne connaîtraient pas Charlie, de situer la ligne rédactionnelle du journal.

écouter l'interview de Philippe Val (23:05)

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