Emission n° 35 du 14 novembre 2001

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Vous pouvez écouter l'émission dans son intégralité, ou alors lire les textes et écouter les sons ci-dessous.

 

Playlist :

- King Missile: No point (Mystical Shit)

 

Textes et sons:

Après quelques semaines de flottement, c'est le grand retour. Cette semaine, nous allons parler de deux sujets très différents, l'un global et l'autre plus local. D'une part, des massacres de grévistes de la faim en Turquie, dont la grande presse, pourtant très calée en matière de droits de l'homme, ne parle pas ou très peu. D'autre part, nous avons en studio Serge Thiry, du collectif BruXXel, qui vient nous expliquer l'action de son collectif, qui occupe notamment les locaux abandonnés de la gare du Quartier Léopold en plein quartier européen à Bruxelles.

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Malgré tous ses envoyés spéciaux, ses correspondants permanents et autres abonnements aux agences de presse mondiales, la grande presse est capable de passer à côté de certains événements d'envergure. Voilà plus d'un an qu'a lieu en Turquie la plus importante grève de la faim de l'histoire des luttes politiques, et cet événement n'a récolté jusqu'à présent que quelques lignes lapidaires et méprisantes dans nos grands journaux.

Depuis plus d'un an donc, des dizaines de prisonniers politiques ont entamé une grève de la faim, principalement pour protester contre leur transfert dans les nouvelles prisons de type F. Ces nouvelles prisons ont beau être plus modernes, elles présentent tout de même de sérieux désavantages pour les prisonniers. Jusqu'à présent, les prisons turques s'organisaient en dortoirs où les prisonniers s'entassaient dans des conditions pas toujours très reluisantes. Il n'était en effet pas rare que plus de 100 prisonniers soient logés dans un dortoir prévu pour 60. Pourtant, les prisonniers politiques tenaient à ce mode de vie carcéral. Pour eux, après le passage inévitable par le commissariat et la torture, l'arrivée dans le dortoir de la prison représentait presque un repos. Il faut savoir que dans ces dortoirs, les prisonniers politiques étaient regroupés par sensibilité politique, et qu'un prisonnier du PKK se retrouvait par exemple avec ses camarades du PKK. L'ennui pour les autorités, c'est que ce mode d'emprisonnement favorisait le maintien d'un esprit de groupe et d'une résistance face aux brutalités des prisons turques. Il ne faut pas oublier que la Turquie, même si on ne le dit pas souvent, est l'une des nations à bafouer le plus soigneusement les droits de l'homme, et qu'on est donc plus en sécurité dans n'importe quel coupe-gorge des bas-fonds d'Istanbul qu'à l'abri des murs d'une prison. En prison, quand les gardiens viennent extraire un prisonnier de sa cellule, personne ne sait s'il reviendra entier ou même vivant. Dans ces conditions, les dortoirs permettaient aux prisonniers de faire bloc et de refuser, par exemple, l'extraction d'un prisonnier, chose évidemment inacceptable pour un état qui se respecte.

Donc, la Turquie a fait un bond dans la modernité. Elle s'est mise à construire ces fameuses prisons de type F. En théorie, c'est un énorme pas en avant. Les cellules sont propres, modernes, aseptisées, bref, aux normes européennes, théoriques du moins. Seulement, elles sont prévues pour un à trois prisonniers seulement, et le régime carcéral qui y est prévu est un isolement de fait, ce qui présente deux avantages. D'une part, un contrôle total sur les prisonniers. C'est vrai que seul ou même à trois, c'est plus difficile de résister contre une bande de matons équipés de matraques. D'autre part, ce régime d'isolement signifie que les cellules sont toutes blanches, illuminées 24 heures sur 24 et insonorisées, et que les prisonniers n'ont aucun contact avec d'autres humains. On en a vus devenir fous pour moins que ça. Logiquement, les prisonniers politiques n'ont donc pas apprécié cette 'modernisation', et un certain nombre d'entre eux ont entamé une grève de la faim au finish, qu'on appelle aussi 'jeûne de la mort'. Il s'agit surtout, mais pas uniquement, de membres du DHKP-C, le parti et le front révolutionnaire de libération du peuple, un mouvement mis hors-la-loi et considéré comme terroriste par les autorités. Cette grève de la faim a commencé le 20 octobre 2000, et elle continue toujours à l'heure qu'il est, puisqu'elle se fait par vagues : diverses équipes ont entamé le jeûne à divers moments.

Lorsque je disais que cette grève de la faim est la plus importante dans son genre, c'est notamment par sa durée. Il faut savoir que pour tenir le coup plus longtemps, les grévistes continuent à absorber du thé sucré en grandes quantités, ainsi que certaines vitamines, en tout cas au début de leur jeûne. Ca a pour effet de ralentir les effets, mais ça ne les empêche pas en fin de compte de mourir d'inanition. Certains ont tenu le coup pendant presque un an, mais invariablement la mort finit par les rattraper.

Sans compter que parfois, les autorités turques poussent un peu la mort dans le dos pour accélérer les choses. Le 19 décembre 2000, deux mois après le début de l'action dans les prisons, les forces de sécurité ont donné l'assaut sur 20 établissements pénitentiaires. Ils y sont allés au bulldozer, aux produits chimiques et à balles réelles. Résultat : 30 morts parmi les prisonniers ; pour une opération qui s'appelait 'Retour à la vie', on peut dire que c'est une réussite. Ceux qui ont survécu ont été envoyés soit dans des prisons de type F, qui accueillaient là leurs premiers clients, soit à l'hôpital pour être nourris de force. Un peu plus tard, certains, qui étaient mal en point, ont été libérés pour 6 mois pour aller se soigner chez eux. Cette libération, un peu étonnante, avait un double but. D'un côté, l'état était persuadé que les grévistes de la faim suivaient le mouvement suite aux pressions subies par leurs camarades dans les dortoirs. Une fois libérés, ils recommenceraient très vite à se nourrir. Second avantage : en envoyant mourir chez eux les cas les plus désespérés, l'état se lavait les mains de la responsabilité de leur mort. Quoi qu'il en soit, le mouvement a continué et il s'est même amplifié, à l'intérieur des prisons comme à l'extérieur. Les prisonniers réincarcérés après leur passage à l'hôpital ont repris leur jeûne où ils l'avaient laissé, et ceux qui ont été libérés se sont regroupés dans certains quartiers d'Istanbul et d'ailleurs pour continuer, et ils ont même été rejoints par des sympathisants qui ne venaient pas de prison.

Le principal rassemblement de grévistes de la faim se trouve dans une banlieue pauvre d'Istanbul, Küçük Armutlu. J'ai d'ailleurs eu l'occasion, fin août, pendant que vous vous doriez la panse sur une quelconque plage exotique, de me rendre quelques jours à Armutlu avec un compagnon pour y faire un reportage vidéo sur ce mouvement. A l'époque, le quartier était encerclé par la police, qui y avait installé un barrage qui ne fonctionnait pas en permanence. On sentait donc la présence des forces de sécurité, sans que ce soit pourtant trop oppressant. Par contre, toutes les personnes que nous avons interviewées, tant à Armutlu qu'en dehors du quartier, nous avaient prévenus qu'un assaut violent sur Armutlu était à prévoir.

Le 14 septembre, Umüs Sahingöz, une des grévistes de la faim que nous avions pu interviewer, est décédée. Le lendemain, la police a attaqué à coups de matraque et de gaz lacrymogènes le cortège funèbre qui traversait les rues du quartier. Près de 150 personnes ont été arrêtées, et ce n'était qu'un avant-goût. Dans la presse, évidemment, on ne parlait à ce moment-là que d'Ousama Ben Laden et du World Trade Center.

Le lundi 5 novembre dernier, ce fut le carnage. Les policiers et les gendarmes ont investi le quartier et ont tiré des gaz et des balles réelles sur tout ce qui bougeait. Bilan : au moins 4 morts, une dizaine de blessés, de nombreuses arrestations, et au moins une maison détruite par le feu. En prison, trois détenus se sont immolés par le feu en signe de protestation. Suite à ce massacre, le bilan du jeûne de la mort et de la résistance aux prisons de type F est aujourd'hui de 80 morts, si l'on y inclut ceux qui se sont fait directement assassiner par l'état.

Dans la presse, cette tuerie a donné lieu à quelques lignes dans une petite brève du Soir, et rien du tout dans La Libre Belgique ni à la RTBF. Dans De Standaard, qui avait repris une petite dépêche de l'agence AP, on n'apprenait même pas qu'il y avait eu des victimes : il s'agissait simplement d'une opération visant à amener les grévistes de la faim à l'hôpital pour les soigner, en quelque sorte une nouvelle opération 'Retour à la vie'. En bref, une répercussion pure et simple de la propagande officielle. Dans Le Monde, l'article était un peu plus long et un peu plus précis, mais la cause de la mort des victimes semblait très obscure. Jusqu'à nouvel ordre, ce n'était apparemment la faute de personne. De Morgen, enfin, a brièvement parlé de cette attaque dans un article plus large concernant un rapport d'Amnesty International sur la torture en Turquie, un rapport d'ailleurs très chèvrechoutiste.

Après ce massacre, il ne restait finalement que 6 grévistes de la faim à Armutlu, mais les autorités turques aiment achever ce qu'elles ont entamé. Il restait donc un brin de ménage à faire, et ce n'est finalement que hier mardi que les policiers ont mis la touche finale. Suite à une dernière attaque du quartier, ils ont arrêté les habitants qui restaient, et envoyé les derniers grévistes de la faim se faire nourrir de force dans les hôpitaux. Simultanément, ils ont fait de même à Alibeyköy, un autre quartier d'Istanbul où s'organisait la résistance. Pour l'instant, il ne reste donc aucun gréviste de la faim en dehors des prisons. La Turquie a fait le ménage dans le sang, et personne n'a bronché, ni en Europe ni ailleurs. Les Turcs ont bien compris que pour mener ce genre de basses œuvres, il vaut mieux attendre une période particulièrement chargée en actualité. Avec l'Afghanistan, ils étaient servis et ils n'ont pas laissé passer l'occasion.

Pour mieux cerner le contexte et tous les enjeux liés à cette affaire, je suis allé poser quelques questions à un observateur averti de la situation turque. Dogan Özgüden est un dissident turc installé à Bruxelles depuis 1971, date du premier coup d'état militaire en Turquie. Il avait dirigé le principal quotidien de gauche du pays, puis une maison d'édition, et il a dû fuir pour échapper à la prison et à la torture. Depuis lors, il est persona non grata dans son pays, qui n'est d'ailleurs plus le sien, puisqu'il a été déchu de la nationalité turque. Néanmoins, il continue à informer le monde sur la situation, puisqu'il a mis sur pied une agence d'information sur la Turquie, Info-Türk, qui offre une information exempte de la langue de bois des communiqués officiels turcs trop souvent relayés par nos médias. Je l'ai interviewé la semaine dernière, juste après la seconde des trois attaques sur le quartier d'Armutlu.

écouter Dogan Özgüden, 21'35

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écouter l'invité en studio: Serge Thiry, du Collectif BruXXel, 26'11

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