Emission n° 32 du 3 octobre 2001
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Pour cette première de la nouvelle saison d'AlterEcho, quoi de plus normal que de faire un petit récapitulatif de l'été ? Il s'est passé énormément de choses pendant ces trois mois, et nous ne parlerons donc que du principal. Nous commencerons par revenir brièvement sur la triste fin du squat de la rue des Chevaliers, dont je vous avais parlé quelques fois l'année dernière. Ensuite, je vous parlerai de mes petites vacances à Gênes, où - coïncidence ! - se tenait justement le sommet du G8. Et enfin, on n'y échappera pas, New York. Là par contre, je plaide non coupable, je n'y suis pas allé en vacances. A ce sujet, nous parlerons longuement avec un spécialiste du monde arabe.
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Commençons donc par l'Îlot Soleil, ce squat artistique à Ixelles, dont je vous avais parlé plusieurs fois dans cette émission. L'Îlot Soleil, c'était une bande de jeunes artistes qui s'étaient réunis dans une grande maison abandonnée de la rue des Chevaliers, tout près de l'avenue de la Toison d'Or à Ixelles. La vieille maison de maître, encore en bon état, servait de lieu de vie, de travail et de représentation à toute une brochette d'artistes, qu'ils soient comédiens, musiciens, danseurs, plasticiens ou autres, et tout se passait bien en apparence. Tout aurait donc été pour le mieux dans le meilleur des mondes s'il n'y avait pas eu, on s'en doutait, le grand méchant propriétaire, en l'occurrence Heron City. Heron City, c'est un gros promoteur immobilier anglais qui a racheté deux tiers du pâté de maisons situé entre la rue des Chevalier, la rue de Stassart, la rue des Drapiers et l'avenue de la Toison d'Or, et qui compte bien récolter des lingots là où il a semé des billets. Résultat : un projet immobilier un peu mégalo qui prévoit des commerces et des cinémas là où il y en a déjà trop, et un centre de fitness avec piscine que personne n'attend. Tant pis pour les belles maisons de maîtres du début du siècle, le logement c'est dépassé et ça ne rapporte plus.
Côté politique, l'ancienne majorité ixelloise était assez sensible à ce projet pompeux. Il faut dire qu'elle était emmenée par le très libéral baron Yves de Jonghe d'Ardoye, dont on connaît l'amour du prestige et le mépris du petit peuple. Entre un projet de luxe et une alternative qui proposait du logement ordinaire, il avait vite fait son choix. Manque de bol, les élections ont tout changé, et ce sont les socialistes et les écolos qui se sont retrouvés au pouvoir. Ca n'a pas tout changé, mais au moins les autorités communales étaient un peu plus disposées à prêter l'oreille aux squatters, qui proposaient notamment l'établissement d'un bail d'occupation précaire et des négociations avec Heron City. On s'en doute, le promoteur refusait tout contact et menaçait à tout moment d'expulser ces va-nu-pieds indésirables. Une tentative d'expulsion avait d'ailleurs échoué devant la résistance déterminée des habitants et de quelques dizaines de sympathisants.
Bref, on en était plus ou moins là quand brusquement, au petit matin du 30 juillet, un incendie a ravagé toute la maison. Comme c'était en période de vacances, il n'y avait que 4 personnes dans le squat. Deux d'entre elles ont été blessées, et une troisième, Igor, un artiste russe, prisonnier des flammes au dernier étage, a trouvé la mort en sautant dans le vide. L'incendie ne pouvait pas être accidentel, puisque le propriétaire avait fait couper l'électricité. Il ne restait que quelques appareils branchés sur une rallonge raccordée à un autre immeuble, mais ce n'est pas à cet endroit que le foyer s'est déclaré. Rapidement, l'enquête a d'ailleurs confirmé qu'il s'agissait d'un acte criminel. Tout de suite, sans le crier trop fort, les habitants du squat ont pensé au proprio, réaction bien normale. La première question qu'on se pose, c'est évidemment : à qui profite le crime ? En l'occurrence, c'est clair, Heron City peut être content : fini le squat, les négociations avec la commune, les éventuelles procédures judiciaires, et même une partie des frais d'abattage de l'îlot. Seulement, de là à pointer un doigt accusateur, il y a un pas que seule l'enquête est habilitée à franchir. Et c'est un peu là que le bât blesse. Très vite, un suspect a été identifié. Rien à voir avec Heron City, puisque c'était le petit ami d'une fille qui fréquentait parfois le squat. Il y aurait derrière tout ça une sombre histoire de jalousie amoureuse. Tout de suite après l'incendie, le bonhomme en question est parti en vacances en France, avec un billet de train réservé à l'avance. Pas de problème, les fins limiers de la PJ ont promis qu'ils iraient l'attendre à la sortie du train à son retour. Une farce tragique : alors que l'incendie volontaire de nuit dans un immeuble habité est l'un des crimes les plus lourdement punis par le code pénal, on attend gentiment le retour de vacances du suspect numéro 1. Depuis lors, plus de nouvelles, l'enquête est au point mort et il ne se passe plus rien. Ah si, juste une chose : Heron City s'apprête à faire expulser un autre squat dans le même îlot, au numéro 10 de la rue des Drapiers. A la place des squatters, je dormirais avec un extincteur…
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Là où il y a de la gêne, il n'y a pas de plaisir… Les jeux de mots sur le G8 de Gênes, au mois de juillet, n'ont évidemment pas manqué. Et ce n'est pas précisément du plaisir qu'on nous annonçait, en effet. Pour cette réunion des sept pays les plus riches du monde plus la Russie, la ville de Gênes était complètement bouclée et on avait conseillé aux habitants de prendre leurs vacances à ce moment-là, un scénario désormais classique lors de ce genre de festivités. Tout aussi classique, la fameuse zone rouge, qui allait être protégée par une armée de flics en tous genres, entre 17.000 et 20.000 hommes selon les sources. Moins classique, par contre, il y avait les batteries de missiles sol-air installées sur le port de Gênes. Ce sont sans doute celles qui servent d'ordinaire à protéger le Pentagone d'une attaque aérienne et qui n'ont pas pu être rapatriées à temps après le G8. Pas classique du tout, enfin, mais très italien quand même, toute la stratégie de la tension qui a entouré les préparatifs de ce sommet à risque. Il y a eu tout d'abord l'annonce que les autorités avaient commandé pas moins de 200 sacs à cadavres pour être parées à toute éventualité. Ensuite, ça a été la succession de colis piégés, imaginaires ou non. Un policier a été grièvement blessé en ouvrant une lettre explosive qui venait d'on ne sait trop où. Du coup, chaque petit paquet abandonné donnait lieu à un déploiement de démineurs et à un bouclage de quartier. Comme par hasard, la première fois qu'il y a une bombe qui explose à l'approche d'un contre-sommet, ça se passe dans un pays qui a une longue tradition en matière de stratégie de la tension. Pour ceux qui auraient la mémoire trop courte, rappelons que dans les années 70 et 80, des groupements d'extrême droite qui étaient parfois proches des services de renseignement avaient commis une série d'attentats extrêmement sanglants, destinés à semer la pagaille et à faire accepter un régime plus sécuritaire et policier. Le pire de ces attentats fut celui de la gare de Bologne, où une bombe avait fait 85 morts. Les alertes à la bombe avant le sommet du G8 à Gênes rappelaient étrangement cette fameuse stratégie de la tension.
Pourtant, à Gênes, tout a commencé dans le calme. Le mercredi 17 juillet au soir, c'était la fête, grâce à Manu Chao, qui offrait un concert plutôt énergique devant plusieurs dizaines de milliers de personnes. Le lendemain, jeudi, première manifestation pour une autre politique d'immigration dans les pays industrialisés. Là aussi, gros succès de foule, environ 70.000 personnes, et une ambiance tout à fait bon enfant malgré une présence policière parfois menaçante.
Les vrais ennuis n'ont commencé que le vendredi 19. Ce jour-là, aucune manifestation n'était autorisée, et le but avoué des contestataires était de forcer l'entrée de la fameuse zone rouge. Comme le mouvement regroupe tout un éventail de sensibilités, plusieurs cortèges étaient prévus. Pour les plus sages, il était hors de question de forcer le passage, il s'agissait juste de manifester contre le siège de la ville sans s'approcher des limites de la zone rouge. D'autres voulaient tenter de passer avec une stratégie de non-violence totale, c'était le cortège rose. Plus déterminés, ceux du cortège de "désobéissance civile" pratiquaient la non-violence active : emmenés par les fameux Tute Bianche italiens, qui pour une fois n'avaient pas de frontière à passer, ils étaient protégés par des boucliers et des tenues rembourrées de mousse. Le but est d'utiliser les corps comme béliers et de pousser jusqu'à ce que le barrage cède. Pas question d'attaquer avec des barres de fer ou de lancer des cailloux, la poussée de la marée humaine devait suffire à ouvrir une brèche. Il faut dire que rien que les Tute Bianche étaient dix mille, et qu'ils n'étaient pas les seuls dans ce cortège. Enfin, il y avait comme toujours les autonomes du Black Bloc et d'autres anarchistes, dont on ne sait jamais très bien ce qu'ils préparent. Le Black Bloc, en particulier, est un groupe informe qui se fait et se défait à chaque événement et auquel participent ceux qui veulent bien. Ceux du Black Bloc ne sont certainement pas des enfants de chœur, mais ça ne veut pas dire pour autant qu'ils font n'importe quoi. Il arrive qu'ils mènent des actions tout à fait constructives, comme ils l'ont déjà fait aux Etats-Unis, lorsqu'ils sont allés ramasser les immondices dans un quartier qui n'était plus desservi par les services publics. Par contre, il arrive souvent qu'ils soient destructifs, mais de façon sélective. Ils s'attaquent alors aux symboles matériels du capitalisme qu'ils contestent. Les banques, les McDonalds, les grosses bagnoles, tout ce qui symbolise l'arrogance du fric et du business y passe. A Gênes, ce n'était pas différent, sauf que la casse était parfois moins sélective, mais nous y reviendrons.
Ce vendredi-là, il y avait donc une grande variété de tactiques face au blocage de la zone rouge. Par contre, côté policier, une seule tactique : on gaze et on frappe sur tout ce qui bouge. Même les pacifistes pur sucre, qui ne s'étaient même pas approché des énormes grilles qui délimitaient la zone rouge, se sont fait gazer et tabasser. Les Tute Bianche, en tête du cortège de désobéissance civile, se sont fait attaquer avec violence bien avant d'arriver en vue de la zone rouge, et à partir de ce moment-là, les affrontements ont tourné à la bataille rangée. C'est à cet endroit-là que Carlo Giuliani, un manifestant de 23 ans, a été abattu d'une balle dans la tête tirée à 2 mètres de distance. Comme on pouvait le craindre au vu de l'ambiance qui avait entouré les préparatifs du G8, la répression aveugle avait fait un premier mort parmi les contestataires, et les flics pouvaient remplir un de leurs 200 sacs à cadavres. C'eût été malheureux de les commander pour rien… Là, tout de suite, l'ambiance a changé, et la plupart des manifestants sont rentrés à leurs bases respectives, écœurés. Les flics par contre n'en avaient pas marre du tout, et ils ont continué à poursuivre tout ce qui bougeait jusqu'en début de soirée.
Le lendemain, samedi, était le jour de la grande manifestation contre le G8, qui était autorisée, et qui devait rassembler le plus de monde. Et en effet, je n'avais jamais vu autant de monde rassemblé au même endroit, et je n'ai même pas tout vu. Vu les événements de la veille, la tension était vive, et ça n'a pas tardé à péter. Je ne me prononcerai pas sur la question un peu mesquine de savoir qui a commencé, puisque j'étais trop mal placé pour le voir. Toujours est-il que les gaz lacrymogènes ont commencé à pleuvoir dru sur une foule extrêmement dense qui avait pour seul tort de participer à une manifestation autorisée. A l'endroit où l'immense cortège quittait le front de mer pour traverser la ville, les flics l'ont coupé en deux. Devant, la manif a continué presque comme prévu : une immense foule parcourait les rues bondées, et les rares habitants de Gênes qui n'avaient pas cédé à la pression et qui était restés chez eux arrosaient la foule sous les acclamations. Malgré les événements, l'ambiance était une fois de plus bon enfant. La deuxième partie du cortège, qui était restée le long du littoral, je ne sais franchement pas ce qu'elle est devenue, mais pour la manif, c'était râpé. Par contre, les gens qui se trouvaient à l'endroit où la foule a été séparée ont méchamment écopé. On a pu voir sur Internet, et même parfois à la télévision, comment les flics s'acharnaient une fois de plus sur tout ce qui bougeait : que ce soit des médecins, des journalistes, des petites vieilles ou de simples gens sans histoire, tout le monde encaissait au passage son coup de matraque, même couchés, même les bras levés. Il fallait que ça saigne, et croyez-moi, ça a saigné. En fin de journée, même scénario que la veille, la police pourchassait dans toute la ville les manifestants qui essayaient de rejoindre leur base.
Là, normalement, tout aurait dû être terminé, mais c'était compter sans la motivation et l'inépuisable ardeur au travail des vaillants policiers italiens. Quelques explications. Le contre-sommet était organisé par le GSF, le Genoa Social Forum, qui rassemblait environ 1000 organisations très diverses sur des revendications communes. Déjà, il fallait le faire, et il faut dire que l'organisation était absolument exemplaire. Comme le G8 tient à montrer qu'il est ouvert à toute contestation, le contre-sommet était autorisé, et le GSF avait reçu de la ville de Gênes une école pour y installer son QG. Il faut dire que le contre-sommet, ce n'est pas uniquement des manifestations de rue, mais aussi et surtout une série impressionnante de forums et de débats sur les sujets traités par le G8, entre autres, et qui rassemble des personnalités du monde entier. L'école en question comportait deux bâtiments, de part et d'autre d'une petite rue. Dans le bâtiment principal, il y avait une salle de presse officielle, où les journalistes avaient à leur disposition des ordinateurs et des téléphones. Au premier étage, il y avait un centre médical et une équipe juridique. Les avocats de l'équipe juridique observaient et notaient les événements sur le terrain, et ils rassemblaient les témoignages des victimes de toute action illégale des forces de l'ordre. Au deuxième étage, il y avait une radio qui diffusait en permanence des émissions sur le sommet et le contre-sommet. Au troisième enfin, tout l'étage était réservé aux journalistes d'Indymedia. Dans l'immeuble d'en face, qui était partiellement en travaux, il y avait juste des ordinateurs avec accès internet et de l'espace pour dormir.
Le samedi soir vers minuit, gros déploiement policier, la rue est bloquée et les deux immeubles sont pris d'assaut. Dans le premier immeuble, le bilan est grave, mais pas catastrophique en termes humains. Quelques personnes sont matraquées, et surtout, tous les ordinateurs de l'équipe juridique sont méthodiquement détruits. Des brutalités policières destinées à effacer les traces des brutalités policières. Après environ trois quarts d'heure, les flics vident les lieux et nous permettent de constater ce qui se passe en face. Là, ils ont nettoyé par le vide. Ils sont entrés, et sans poser de questions ni donner d'explications, ils se sont mis à matraquer tout ce qui bougeait, et même ce qui ne bougeait pas. Michaël Gieser, de l'association bruxelloise Quinoa, était là. Une heure après les faits, il nous raconte ce qui s'est passé.
Comme vous l'avez entendu, ceux qui n'ont pas été emmenés en civière ont été arrêtés et emmenés au poste, où ils ont subi une série de tortures physiques et psychologiques qu'il serait trop long d'énumérer ici. Précisons juste le fait qu'arrivés chez eux, les bouchers de Berlusconi faisaient étalage de leurs sympathies fascistes, et que les personnes arrêtées ont été forcées de saluer des portraits de Mussolini et de chanter des hymnes fascistes. Ceux qui se sont retrouvés à l'hôpital n'ont d'ailleurs eu qu'un bref répit, puisqu'ils ont ensuite été forcés de rejoindre leurs amis au poste dès qu'ils étaient sur pied. Heureusement, les médias ont été prévenus de ce qui arrivait et les télévisions ont pu filmer en direct le cortège de civières qui sortait de l'école, puis les flaques de sang qui tapissaient le sol de la petite école. En bref, on a pu se rendre compte à cette occasion ce que ça signifie de vivre dans un état fasciste.
Bizarrement, Louis Michel avait fait tout un foin lorsque l'extrême droite était arrivée au pouvoir en Autriche, il avait même dit qu'il n'irait plus skier là-bas ; pas de réaction par contre quand Berlusconi avait amené au gouvernement ses alliés néo-fascistes. Cela aurait sans doute été trop ennuyeux pour Verhofstadt, qui a une maison en Toscane. Au lendemain du sommet de Gênes, ce dernier a même sommé le mouvement dit anti-mondialisation de se démarquer des manifestants violents, mais on ne l'a jamais entendu lui-même prendre ses distances par rapport à la violence outrancière de la police italienne. Apparemment, il est plus sensible aux dégâts matériels causés par une minorité de manifestants qu'aux violences physiques préméditées et commanditées par l'état-major de la police. Quant à Berlusconi, il n'a étonné personne : dans un premier temps, il s'est déclaré fier de l'action de sa police, puis quand c'est devenu intenable, il a fait sauter quelques fusibles aux niveaux intermédiaires et a ordonné une enquête parlementaire, qui sera donc menée par un parlement à majorité de droite extrême et d'extrême droite. Ni le ministre de l'intérieur ni le gouvernement ne sont tombés, puisqu'ils n'ont fait que leur travail : assurer la sécurité du G8 en semant la mort et la violence parmi les contestataires.
Pour terminer, on peut considérer que Gênes aura marqué un tournant dans la courte histoire du mouvement pour une autre mondialisation. Tout d'abord, en ce qui concerne la mobilisation, on est passé au stade supérieur. 300.000 personnes dans la rue, ça a fait réfléchir même Jacques Chirac, qui a déclaré qu'on ne peut pas rester sourd devant une telle foule. Il faut dire qu'il entre tout doucement en campagne électorale, et que tout rassemblement de plus de trois personnes représente à ce moment-là un électorat potentiel. Mais tout de même, il n'y a pas que les contestataires qui ont été impressionnés par l'immensité de la foule.
Il y a aussi eu du mouvement dans la presse, ou en tout cas dans une partie de la presse. Le Soir, par exemple, n'a pas fait très fort. Toujours la même méconnaissance du mouvement, et surtout, une négation presque totale des violences policières. Le carnage au centre du GSF n'a même pas fait l'objet d'un article complet, et il a été qualifié de "perquisition musclée", alors qu'il n'y avait même pas de mandat de perquisition. Mais d'autres médias, devant l'évidence de la situation, se sont posé quelques questions. La Libre Belgique, par exemple, s'est même mise à enquêter sur le mouvement et a fait la démarche d'aller interviewer quelques-uns de ses représentants en Belgique. La RTBF, sans s'attarder longuement sur la question, a cependant bien rendu ce qui s'était passé à l'école du GSF, et la Première est même allée jusqu'à dire qu'en l'occurrence, c'étaient les policiers qui s'étaient comportés comme des casseurs.
Pourtant, les médias restent assez frileux, et on a pu remarquer à cette occasion une grosse différence entre les rédactions et les envoyés spéciaux. Après l'attaque du GSF, j'ai discuté avec le reporter du Nouvel Observateur, qui était très choqué et qui parlait de "fascisme". Il s'apprêtait à écrire un article bien senti. Et effectivement, son article, paru la semaine après, était assez correct, mais il était encadré par un édito de Jean Daniel et une chronique de Jacques Julliard, deux penseurs médiatiques des salons parisiens. Si Julliard se moque gentiment du mouvement, en le qualifiant de "bourgeois", Jean Daniel fait bien pire. Pour lui, "les Italiens et leur police, pour protéger leur sommet du G8, n'auront pas été, tout compte fait, plus maladroits ni plus cruels que les autres. On sait désormais qu'il y a peu de chances d'éviter des bavures, parfois graves, lorsqu'il s'agit de contenir, où que ce soit, des mouvements intifadesques, où le ludique se joint au militantisme exalté." C'est donc pour lui l'enseignement majeur de Gênes : il y a peu de chances d'éviter des bavures. Ce qui est fou, c'est que si on posait la question à Jean Daniel, il se dirait de gauche. Le même genre de phénomène a eu lieu au JT de la RTBF. Juste après un sujet sur le matraquage forcené de manifestants tout à fait paisibles et présentés comme tels, François de Brigode a introduit son sujet suivant en parlant de "l'ultra-violence de certains manifestants". Souvent donc, les responsables du média en question recadrent le travail honnête de leurs reporters, et au bout du compte, l'indignation se sera portée sur la violence des manifestants, et la bienveillance sur la dure tâche des gardiens de la paix.
Pour terminer, on a énormément parlé de violence à l'occasion du sommet de Gênes, en centrant le débat sur les Black Blocs. Je vous avais déjà parlé l'année dernière des provocations systématiques lancées par des policiers en civil lors de ce genre de rassemblements. Il y en avait eu à Prague, à Göteborg, et elles avaient même été constatées sans aucun doute possible par des journalistes d'agences de presse à Barcelone en juin dernier, sans pour autant faire la une. A Gênes, ce fut la même chose, et on peut trouver sur Internet de nombreuses photos et témoignages qui prouvent la présence de ces provocateurs. Nombreux sont ceux qui avaient été étonnés de voir, dans le sillage du Black Bloc à Gênes, des petits commerces pillés et des voitures tout à fait banales incendiées dans des quartiers populaires, alors que le Black Bloc a l'habitude de faire le tri, et qu'il se contente en général de casser ce qui sent l'argent. Certains avaient vu là l'œuvre de provocateurs destinée à discréditer le mouvement aux yeux de la population. En tout cas, la présence de provocateurs a beau être avérée, c'est un sujet dont la presse a beaucoup de mal à parler. L'illustration la plus éclatante, c'est une fois de plus la RTBF qui l'a fournie. Comme le Black Bloc était devenu d'un jour à l'autre un sujet brûlant, en tant que coupable présumé de toutes les violences, Gérald Vandenberghe, du JT, est allé poser des questions à ce sujet à Han Soete, d'Indymedia. Ce dernier lui a fait un exposé très clair de toutes les composantes de ce fameux Black Bloc, en insistant de façon appuyée sur le fait qu'il est infiltré par des policiers provocateurs qui sont responsables d'une partie des violences, et qui ont en quelque sorte pour tâche de s'assurer que la violence soit bien au rendez-vous. Le soir, dans le journal télévisé, on a effectivement retrouvé l'exposé de Han, presque au complet. La seule chose qui manquait, c'était le point dont il avait souligné l'importance, à savoir l'infiltration du Black Bloc par les policiers. Comme quoi, les lunettes ne servent à rien quand l'aveugle refuse de voir…
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On ne peut pas toujours être original, donc, tant pis, je vais vous parler de la troisième guerre mondiale qui vient d'éclater, à en croire la brillante analyse de Mark Eyskens. Inutile de vous refaire un topo ou de vous repasser les images des attentats pour la 258ème fois, surtout qu'en radio, ça passe moins bien. A moins d'être dans un coma profond, vous avez dû être saturés d'images et d'analyses en tous genres. De mon côté, j'en ai entendu certaines qui étaient aussi scandaleuses que prévisibles, notamment celle de Berlusconi, qui décidément n'en rate pas une pour prouver qu'il est plus à droite que ses amis fascistes du gouvernement. Là, certains médias ont même édulcoré ce qu'il avait dit, mais en gros il a tenu à rassurer l'opinion sur le fait que l'occident allait continuer à conquérir d'autres civilisations, comme il l'avait déjà fait avec le communisme par exemple. Ce sera facile, puisque de toute façon la civilisation occidentale est supérieure aux autres. Sur ce coup-là, Louis Michel a quand même réagi, sans aller jusqu'à demander à Verhofstadt de vendre sa maison, mais bon.
Un autre qui a fait fort, c'est Daniel Bilalian sur France 2. Visiblement hors de lui, il a comparé Ousama Ben Laden à Hitler, parce que dans ses écrits, comme Hitler, il avait exposé son "programme" avant de l'appliquer à la lettre. C'est vrai que c'est rare qu'un politicien applique son programme à la lettre, donc il pouvait y aller. Avant Ben Laden, on avait déjà comparé Khomeiny, Khadafi, Saddam Hussein et Milosevic à Hitler. A qui le tour après Ben Laden ? Arafat ? Pour Sharon, c'est déjà fait, puisqu'il l'a comparé à Ben Laden. En tout cas, ce n'est pas Berlusconi que Daniel Bilalian comparera un jour à Hitler, ni même à Mussolini. Pourtant, Berlusconi vient de nous exposer son programme, reste à savoir s'il sera en mesure de l'appliquer.
En tout cas, la voix de Bilalian n'est pas isolée dans les médias. Je ne vais pas m'amuser à faire le détail, mais un certain nombre de médias est en train de verser dans l'hystérie collective contre Ben Laden et pour la guerre. Aux Etats-Unis, des journalistes se font virer de leurs médias quand ils font preuve d'une hésitation face à la nécessité d'aller tirer dans le tas. La Maison-Blanche est déjà en train de sélectionner les journalistes les plus dociles pour assister à ses futures conférences de presse. Des manifestations contre la guerre ont lieu aux Etats-Unis, notamment à Washington, où il y avait plus de 20.000 personnes, malgré l'immense pression des médias qui qualifient les manifestants de communistes, de traîtres et de terroristes, et malgré le harcèlement policier que subissent ces manifs. Bref, aux Etats-Unis c'est l'hystérie, et chez nous, c'est parfois mieux, mais pas toujours.
Le problème, c'est que personne ne décortique sérieusement les discours officiels, qui sont pourtant connus d'avance. Anne Morelli expliquait l'année dernière dans AlterEcho les ressorts de la propagande de guerre, qu'elle avait rassemblés dans un petit livre intitulé : "Principes élémentaires de propagande de guerre" (éd. Labor). A l'époque, je me disais qu'il faudrait le ressortir à la prochaine guerre, et le moment est donc venu. Tous les principes ne s'appliquent pas encore, puisque la guerre n'a pas encore éclaté à proprement parler, mais en voici quelques-uns. Principes 1 et 2 : Nous ne voulons pas la guerre, et Le camp adverse est le seul responsable de la guerre. En effet, l'attentat est analysé comme un acte de guerre, alors que ce n'est pas le cas en droit international. La guerre a donc été déclarée par Ben Laden. Principe 3 : Le chef du camp adverse a le visage du diable. Merci à Daniel Bilalian de nous l'avoir illustré si brillamment. Numéro 4 : C'est une cause noble que nous défendons, et non des intérêts particuliers. On y reviendra dans 5 minutes. Principe 8 : Les artistes et les intellectuels soutiennent notre cause. C'est en partie vrai, puisque une brochette de stars a donné un grand concert pour les victimes des attentats. 150 millions de téléspectateurs l'ont regardé. Par contre, quand Yoko Ono a acheté une pleine page dans le New York Times avec ces simples mots : "Imagine tout le monde vivant en paix", ça a fait scandale. Voilà un slogan bien incorrect, en effet. Principe 9 : Notre cause a un caractère sacré. Pas difficile à illustrer, avec Bush qui parle de croisade et qui cite des psaumes dans ses discours.
A ce point de vue-là, on peut même remarquer que Bush et Ben Laden ne sont que les deux faces d'une même médaille à bien des points de vue. Tous les deux ont provoqué, directement ou non, la mort d'un bon paquet de gens. Tous les deux se réfèrent à Dieu pour justifier leurs actes. L'un parle de jihad, l'autre de croisade. Chacun des deux est persuadé de mener le camp du Bien dans une guerre contre le Mal. Enfin, aucun des deux ne respecte le droit international, et ils règlent tous les deux leurs problèmes par la violence.
Pour terminer, principe numéro 10 : Ceux qui mettent en doute notre propagande sont des traîtres. On l'a vu avec Yoko Ono et les manifestants pacifistes, et ça risque de ne pas être terminé.
Pour y voir un peu plus clair dans l'écheveau du Moyen-Orient, je suis allé voir un spécialiste de l'islam et du monde arabe. Lucas Catherine a écrit une quinzaine de bouquins sur la question, dont un qui a été traduit en français aux éditions EPO, et qui s'intitule : "L'islam à l'usage des incroyants". Il a également vécu pendant des années dans plusieurs pays arabes, dont le Soudan. Lucas Catherine est un observateur très averti de la politique américaine dans le monde arabe, et il a même brièvement pu livrer une partie de ses analyses dans l'émission d'actualité TerZake de la VRT. Il souligne notamment le fait que les Américains ont souvent soutenu activement l'intégrisme musulman lorsque leurs intérêts étaient en jeu.