Interview de Richard Miller, ministre de la Culture et de l'Audiovisuel de la Communauté française, 27/6/2001
AlterEcho : Monsieur Miller, vous êtes venu aujourd'hui expliquer un peu votre politique, et rendre compte de votre boulot, vous soumettre aux questions des usagers, des téléspectateurs, des citoyens. Vous trouvez que ça fait partie de votre boulot de ministre ?
Richard Miller : Oui, vraiment. D'ailleurs, je suis un des seuls à avoir, après six mois d'exercice de mon mandat, organisé une conférence de presse pour expliquer ce que j'ai fait durant les six mois qui viennent de passer, et j'ai annoncé que je le ferais tous les six mois. Donc tous les six mois, je rendrai des comptes de ce que je fais dans les différents secteurs. C'est tout à fait normal de venir rencontrer les usagers, les consommateurs de ce dont j'ai la charge, que ce soit dans le domaine du théâtre - puisque j'ai organisé ces fameuses assises qui ont fait couler beaucoup d'encre -, ici, c'est une association de téléspectateurs actifs, eh bien, c'est tout à fait normal de venir à leur rencontre.
AE : Parce qu'il y a un autre sujet qui interpelle beaucoup, mais sur lequel vous restez un peu muet, c'est l'évolution du Journal du Samedi. Le Conseil d'Etat vous a finalement désavoué sans vous désavouer, en tout cas, il a réfuté tous vos arguments et a qualifié votre décision d'illégale. Maintenant, le tribunal du commerce vous renvoie la décision en reportant la faillite de deux semaines. Qu'est-ce que vous allez faire pendant ces deux semaines ?
R.M. : Non, ça, c'est ce que les gens du JDS ont publié comme communiqué, le fait de dire que les arguments avaient été désavoués par le Conseil d'Etat. Nous avons une autre lecture de l'avis du Conseil d'Etat, qui va tout à fait dans l'autre sens. Par rapport au JDS, nous considérons qu'il n'était pas possible de leur octroyer une aide à la presse, qui est par définition accordée à un quotidien qui paraît, qui est publié, qui a son public, qui a ses lecteurs. Ce ne sont pas des aides qui sont là pour compenser une faillite.
AE : Vous dites cela maintenant, mais dans un premier temps, vous la lui aviez accordée. Vous avez posé toujours de nouvelles conditions, et au moment où toutes les conditions ont été remplies, sur base de même dossier, vous avez tout à coup refusé l'aide à la presse.
R.M. : Ah non, vous êtes vraiment mal informé.
AE : Je vous écoute…
R.M. : Je constate par contre que vous avez eu de très bons échos de la part des gens du JDS…
AE : Mais eux, ils communiquent. C'est ça le problème.
R.M. : Ah oui, parce qu'eux, ils essayent de justifier leur position. Nous n'avons pas communiqué sur ce sujet. Pourquoi ? Parce qu'il n'est jamais agréable, évidemment, de voir disparaître un magazine francophone. Il n'y a pas, au niveau de la Communauté française, de moyens de payer des dettes du passé. C'est une aide à la presse pour des journaux qui sont publiés et qui paraissent de façon constante. C'est le cas pour La Libre Belgique, pour Le Soir, et pour les autres journaux. Il y avait une autre possibilité, c'était de ressortir quelques millions des montants accordés aux revues littéraires. Le JDS n'est pas une revue littéraire, et en plus, c'était vraiment prendre de l'argent et le mettre directement à fonds perdus.
AE : Il y a quand même un plan business que vous aviez accepté vous-même ?
R.M. : Non, c'est ce que je voulais vous dire. Lorsqu'on vous dit que j'avais accepté, ce n'est pas vrai. J'avais accepté de porter le point devant le gouvernement. Le point a été posé devant le gouvernement. Et le gouvernement, unanime, a demandé le retrait du point, en considérant qu'il ne fallait pas aider.
AE : Pourtant, il y avait un soutien de la part d'Ecolo et du PS, que vous aviez demandé, et qui était là.
R.M. : Non, il ne faut pas tout mêler. Je veux bien comprendre que vous ayez reçu beaucoup d'informations, mais vous les mêlez. Un : il y a eu une demande… D'abord, le gouvernement a accordé une aide exceptionnelle - c'est bien précisé - une aide exceptionnelle de 2,5 millions au JDS, en disant qu'il n'y en aurait pas d'autre. Le JDS est venu me trouver en demandant : est-ce qu'il n'est pas possible, quand même, de revenir sur cette décision ? Je me suis engagé à présenter le point au gouvernement, puisqu'il ne m'appartenait pas seul de le faire. Je l'ai fait, j'ai présenté le point, le gouvernement a décidé le retrait du point. Et donc, il s'en est tenu à sa première décision : il y a eu une aide exceptionnelle, il n'y en aura pas deux. Ca, ça a été la décision. Donc, entre le moment où il y a eu cette première demande du JDS et le moment où j'ai décidé qu'il n'y avait pas d'autre aide qui viendrait, il y a un élément extrêmement important qui est intervenu, c'est cette réunion du gouvernement. Donc on ne peut pas dire que j'ai changé d'avis. J'ai dit que je poserais le point, le point a été posé, le gouvernement a dit non, donc c'est non.
Alors les fameuses lettres dont vous parlez… Les deux courriers venant d'Ecolo et du PS disaient clairement que si le point revenait, ils ne s'y opposeraient pas. Le point est arrivé au gouvernement, la décision a été collégiale. C'est une décision complète, qui a été prise par la majorité, c'est-à-dire par le PRL-FDF-MCC, mais aussi par le PS, et aussi par Ecolo.
AE : Pourtant, on vous sent un peu désavoué, parce que tous les observateurs s'accordent à dire que le Conseil d'Etat n'a pas pleinement satisfait - certains disent : pour des raisons techniques - aux exigences du JDS, mais tout le monde s'accorde à dire que les arguments étaient quand même fortement en votre défaveur. Et aussi, on se demande pourquoi, si tout était si clair, le tribunal de commerce n'a pas prononcé la faillite et a donné un nouveau délai de deux semaines, je cite : "pour permettre à la Communauté française de prendre une nouvelle décision". Vous allez la prendre ?
R.M. : Mais oui, la décision a été prise déjà trois fois. C'est non. On ne prendra pas des millions… Qu'est-ce que vous voulez ? Vous voulez qu'on prenne de l'argent de la Communauté française et que l'on rembourse les dettes du JDS ?
AE : Non, il y a un business plan qui est là. Et il y a un pactole qui s'est libéré grâce à la disparition du Matin. C'est dommage, mais c'est comme ça.
R.M. : Oui, donc le calcul est clair : certains estiment que l'argent de la Communauté française doit servir à payer les dettes du JDS, et alors lui permettre de sortir avec une aide récurrente demandée de 15 millions par an. La Communauté française n'a pas les moyens de le faire, et aucun critère ne permet de le faire. Donc la décision, elle a déjà été prise : c'est non, ça a été non, et ce sera encore non. Il n'est pas question, au moment où tous les secteurs de la Communauté française, que ce soit l'enseignement, la culture, le théâtre, le cinéma etc. ont des difficultés, que l'on prenne de l'argent et qu'on le jette tout simplement par la fenêtre.
AE : Dans ce cas, vous savez ce qui va se passer, Bouffioux et Arnauts l'ont suffisamment dit : ils vont contester la légalité des aides à la presse devant la Commission européenne. Apparemment, ils estiment qu'ils ont toutes les chances de gagner, ils prennent maître Misson qui a obtenu l'arrêt Bosman. Visiblement, les aides à la presse n'ont pas été notifiées à la Commission et sont donc presque par définition illégales. Est-ce que vous ne mettez pas le doigt dans un engrenage dangereux ?
R.M. : Ecoutez, ça veut dire quoi ? Ca veut dire qu'il faudrait céder à une forme de chantage ? Que vous relayez, hein. Je vous ferais remarquer au passage que vous le relayez. Vous dites : vous mettez le doigt dans un engrenage dangereux.
AE : Je vous pose la question…
R.M. : Non, non, vous relayez une forme de chantage. Je ne mets pas le doigt dans un engrenage dangereux. Il y a un avis qui a été rendu par le Conseil d'Etat, nous en avons une autre lecture que celle qui est rendue publique par le JDS. Je constate que les responsables du JDS, lorsqu'ils demandent à émarger aux aides, estiment que le système d'aides est bon, et à partir du moment où la réponse est non, ils estiment que le système n'est plus bon. Il faut aussi savoir dans quelle pièce on joue.
AE : C'est un peu à partir du moment où ils se sentent discriminés, qu'ils contestent le principe d'égalité.
R.M. : Mais il n'y a pas de système d'égalité ! Le système est un système d'aide à des journaux qui existent. Ici, il y a une demande pour résorber les dettes du passé.
AE : Quelles que soient les considérations, est-ce que ça ne vous fait pas un peu peur, ce recours devant la Commission européenne ?
R.M. : Eh bien non. On se défendra, la Communauté française se défendra, elle défendra son système d'aides. C'est un système d'aides qui a été appliqué longtemps avant que je n'arrive. Il y a des aides qui ont été octroyées à des journaux, ce sont des dizaines de millions qui ont permis à nos journaux de maintenir leurs lecteurs. Ici, deux personnes mettent en danger un système d'aides aux autres journaux uniquement parce qu'ils estiment qu'ils sont lésés. Alors qu'en fait, ils devaient simplement… Je vous dis, ce n'est pas possible de dégager des moyens financiers pour payer des dettes du passé.
AE : Selon Laurent Arnauts, la Commission a déjà tapé discrètement sur les doigts de la Belgique, mais n'entreprenait pas d'actions parce qu'il n'y avait, jusque là, pas de parties lésées. Cette fois, il y a une partie lésée, donc : est-ce que ça ne risque pas très fort d'aboutir ?
R.M. : Mais il n'y a pas de partie lésée, puisque le JDS n'entrait pas dans les critères. Si effectivement on avait décidé une certaine répartition des aides, que le JDS pouvait émarger à ces aides et qu'on ne lui donne pas les aides, là, il y a une partie lésée. Ici, ce n'est pas le cas. Ici, la seule façon de pouvoir sortir de l'argent, c'est d'aller le chercher dans d'autres secteurs.
AE : Pour terminer : sur le principe, est-ce que justement, l'aide à la presse ne sert pas à garantir le pluralisme ? On sait ce qui en est de la presse francophone actuelle, aussi bien hebdomadaire que quotidienne. Est-ce que ce n'était pas l'occasion rêvée de montrer une volonté forte du gouvernement de la Communauté française de préserver une pluralité d'opinion ?
R.M. : Euh, oui, mais je comprends, encore une fois, dans quel sens vos inscrivez cette pluralité d'opinion, puisque toutes vos questions vont dans le même sens. Cela étant, heu… non ! L'aide à la presse est destinée à garantir la survie des quotidiens en Communauté française.
AE : Mais elle est versée aussi à des hebdos…
R.M. : Ah non, justement.
AE : La Libre hebdo, et indirectement Le Soir magazine.
R.M. : Oui. Elles sont versées aux titres Le Soir et La Libre. C'est ainsi.
AE : Non, La Libre hebdo, c'est directement.
R.M. : Je comprends très bien que Arnauts et Bouffioux défendent leur point de vue, la Communauté française défendra le sien.