Emission n° 25 du 9 mai 2001

Les sons de l'émission sont en RealAudio. Si vous n'avez pas encore le plug-in RealAudio, téléchargez-le (la version 8 basic, en bas de page au milieu, est gratuite).

Vous pouvez écouter l'émission dans son intégralité, ou alors lire les textes et écouter les sons ci-dessous.

Playlist :

- Rita Mitsouko : Petite fille princesse (Marc et Robert)

- Ween: You fucked up (God-Ween-Satan: The Oneness)

- Brigitte Fontaine et Jacques Higelin: On est là pour ça (20 chansons d'avant le déluge)

 

Textes et sons:

Pour une fois, cette semaine, nous allons faire comme les grands médias traditionnels. Le premier titre de cette émission concerne donc l'événement de l'année, à savoir l'annonce de la grossesse de la princesse Mathilde. Les médias en ont fait tout un plat, nous essayerons de voir si l'opinion publique partage cette effervescence. Autre annonce, moins joyeuse, celle de la mise en œuvre du fameux bouclier antimissiles américain. Pourtant, toute l'inquiétude qu'il suscite n'est absolument pas nécessaire puisque, même si les médias ne le disent pas clairement, le bouclier ne marche pas et il ne marchera jamais. Mais aux Etats-Unis, si on le dit tout haut, on se fait envoyer sur les roses. Enfin, nous reparlerons encore une fois de la Turquie, où les grévistes de la faim meurent en série dans l'indifférence générale. Nous écouterons l'interview d'un journaliste turc qui essaye en vain d'alerter l'opinion.

* * *

Le grand événement médiatique de la semaine aura été sans conteste l'annonce de la future descendance du prince Philippe et de la princesse Mathilde. Ca faisait longtemps que la presse attendait cet événement pour pouvoir écouler toutes ses réserves de mièvrerie accumulée depuis le mariage princier, et il n'était donc pas question qu'elle rate l'occasion. Passons sur ce qu'ont fait les médias populaires, comme le JT spécial de RTL lundi ou le gros ruban rose qui barrait toute la première page de La Lanterne, mardi, pour observer ce qu'ont fait les médias qui se disent sérieux. Pour eux aussi, cet événement, somme toute privé et assez banal, méritait apparemment les feux des projecteurs. La RTBF a consacré au futur bébé la moitié de son journal télévisé de lundi, allant même jusqu'à interroger les bonnes gens de Villers-la-bonne-eau, le fief de Mathilde, où la RTBF avoue avoir trouvé plus de journalistes que de vrais gens. Même topo devant les grilles du palais de Laeken, où l'envoyé spécial de la RTBF était venu humer l'ambiance. A part des touristes de passage par hasard et une fleuriste qui apportait le premier bouquet de félicitations, il n'y avait pas grand-chose à se mettre sous la dent en guise d'ambiance, et l'envoyé spécial a par conséquent dû se résoudre à interroger des collègues journalistes, les seuls que la nouvelle avait fait accourir. Même si c'était plus court, on n'était pas très loin de l'interminable JT de RTL, qui était, de son côté, allé humer l'ambiance dans une maternité et dans un magasin de puériculture. Pour compenser son manque d'information par rapport à RTL, la RTBF avait heureusement consacré un Régions soir spécial à cet événement mondial, juste avant le JT. De toute façon, ça fait bien longtemps que les sourires niais et les œillades complices de François de Brigode n'ont plus rien à envier aux mimiques des présentateurs de RTL. L'honneur est donc sauf.

Dans les deux grands quotidiens, l'ampleur donnée au nouvel embryon est variable. Le Soir reste somme toute assez sobre, avec juste une photo en première page et un article en page 3. Mais il faut doubler cet espace, puisque tout comme De Morgen, Le Soir s'était dédoublé ce mardi, avec un exemplaire pour les femmes et un pour les hommes. Il y avait donc deux unes et deux articles sur le sujet aux deux pages trois. Côté femmes, on voyait Mathilde annoncée comme 'Maman en novembre', et côté hommes, c'était le prince Philippe annoncé comme papa pour la même époque. Etonnant, non ?

Dans La Libre Belgique, qui se sent évidemment fort proche des Saxe-Cobourg, l'événement a été fêté dignement. Les trois premières pages étaient presque entièrement consacrées à la grossesse princière, tout comme l'éditorial du jour en page 4. Pour La Libre, c'est l'allégresse, mais pas la béatitude. Evidemment, on parle de 'conte de fées', et on va même jusqu'à affirmer, imprudemment, que le futur bébé sera 'le fruit d'un amour qui apparaît toujours si intense et sincère'. Le premier fou rire passé, on s'aperçoit tout de même que La Libre n'a pas osé s'aplatir complètement devant la famille royale. Ils vont subir la pression médiatique, écrit Francis Van de Woestyne, mais c'est eux qui ont 'choisi de médiatiser cette grossesse et d'attirer sur eux […] les projecteurs parfois très durs des médias'. Au passage, La Libre justifie d'avance toute l'attention qu'elle consacrera ces prochains mois à l'évolution de la taille du ventre princier et à la spéculation sur les prénoms. A part ça, pour La Libre, 'Cette naissance concerne tous les Belges, y compris ceux - c'est bien leur droit - que cet événement laisse indifférents.' Et on avoue même, par la bande, que ce genre d'événement fait parfois une diversion opportune par rapport aux problèmes politiques.

Bref, non seulement on a eu droit à une overdose médiatique, alors qu'un faire-part de grossesse aurait amplement suffi, mais en plus, on se prépare quelques mois en or pour les paparazzi. Mais que pense l'opinion publique de tout ça ? Bizarrement, tous les gens interrogés par les télévisions sont absolument ravis et très émus, il y aurait donc pour une fois unanimité dans l'opinion. Comme ça m'a paru louche, j'ai payé de ma personne et je suis descendu sur le terrain pour interroger les vrais gens. Voici donc le premier micro-trottoir diffusé dans AlterEcho, profitez-en, ça n'arrivera pas souvent. Il a été réalisé sur le campus de l'ULB, mais j'ai pris soin de ne pas interroger que des étudiants. Par souci d'objectivité, je n'ai pas sélectionné les réponses, je n'ai donc coupé aucune des personnes qui ont accepté de me répondre.

écouter le micro-trottoir sur la grossesse de Mathilde, 10'19

* * *

Le retour du fils de la Guerre des Etoiles était annoncé depuis longtemps et depuis le 1er mai, c'est officiel, les Etats-Unis vont s'y mettre. La Guerre des Etoiles, c'était le projet de bouclier spatial contre les missiles nucléaires dont rêvait Ronald Reagan à l'époque de la Guerre froide. Le projet avait hanté les esprits pendant longtemps, puis il était passé à l'arrière-plan, parce que trop cher et trop fou. Mais l'idée d'un bouclier antimissiles n'était pas abandonnée pour autant, et elle a resurgi concrètement sous forme de NMD, National Missile Defense, un projet similaire et jugé plus réaliste. Depuis Reagan, la recherche ne s'était jamais arrêtée, et on affirme que le projet est aujourd'hui techniquement réalisable.

A la fin de son mandat, Clinton avait décidé de ne rien décider à ce sujet, c'est-à-dire de laisser la décision de réaliser ou non le boulier antimissiles à son successeur, tout confiant qu'il était dans l'élection d'Al Gore. Mais pas de chance, c'est Bush qui est aujourd'hui président, et le bouclier faisait explicitement partie de son programme électoral. Puisque c'est un homme de parole, il a tenu un discours le 1er mai dernier pour annoncer sa décision de construire le bouclier. Il violerait ainsi le traité ABM, qui avait été signé en 1972 entre les Etats-Unis et l'URSS, puis repris après la chute du Mur par la Russie, l'Ukraine, la Biélorussie et le Kazakhstan. Ce traité interdit tout système antimissiles qui couvrirait l'ensemble d'un pays, mais qu'importe, pour Bush, ce traité date de la Guerre froide, et la Guerre froide, c'est terminé.

Cette semaine, les journaux ont évidemment souligné les réactions plutôt mitigées de tous les autres pays, excepté la Grande-Bretagne, la base avancée des Etats-Unis dans la Mer du Nord. Certains pays, la Chine en tête, estiment que toute cette affaire va relancer la course aux armements et ne prennent pas très au sérieux la menace, invoquée par les Etats-Unis pour se justifier, d'une pluie de missiles nucléaires en provenance de la Corée du Nord ou de l'Irak. Dans les commentaires des journaux, lorsqu'il y en a, ce n'est pas l'enthousiasme, mais ce n'est pas la condamnation non plus. Dans Le Soir, le commentaire de Jean-Paul Colette est plutôt désabusé. C'est du genre : bof, pourquoi pas, faut voir, pas terrible. Ce qu'il craint surtout, et à juste titre, c'est que cette initiative pousse la Russie et la Chine dans les bras des états dits 'voyous', ou que ces deux grandes puissances s'allient contre les occidentaux.

Mais la plus grande controverse, qui passe totalement inaperçue dans la presse, se situe sur le plan technologique. Bien sûr, tant dans le Soir que dans La Libre, on peut lire qu'il existe quelques doutes sur la faisabilité du projet, mais on n'en apprend pas plus. Pourtant, il apparaît que toute l'idée d'un bouclier de missiles est une utopie et même une fraude scientifique, et que la seule chose qu'il protégera réellement, ce sont les intérêts à long terme de l'industrie américaine de l'armement et ceux de ses actionnaires. C'est De Morgen qui l'écrivait le week-end dernier sur plus d'une page, et je vais tenter de vous résumer toute l'affaire.

Tout est parti de Nira Schwartz, une scientifique qui a travaillé chez TRW, un des géants de l'industrie de l'armement aux Etats-Unis. Engagée en 1995, son boulot consistait à développer des programmes informatiques qui permettraient au système antimissiles de détecter la différence entre les divers objets repérés dans l'espace aérien. Le bouclier n'aurait évidemment aucun intérêt s'il abattait indistinctement les missiles, les avions et les ballons qui se dirigent vers les Etats-Unis. Mais malgré les talents de Nira Schwartz et de ses collègues, le système n'a jamais fonctionné. A chaque nouveau test, le système échouait à distinguer les projectiles pacifiques des cibles à abattre. Si le bouclier était mis en place, la première montgolfière qui passerait se ferait abattre. Pourtant, TRW se montrait euphorique envers les autres partenaires du projet et envers les autorités. A les écouter, le système était déjà fiable à 95%, et ça ne pouvait que s'améliorer. Le chiffre réel, que l'entreprise se gardait bien de citer, oscillait plutôt entre 5 et 15%.

Naïvement, Nira Schwartz a commencé par s'adresser à sa propre direction, pour signaler le fait que les informations communiquées à l'extérieur étaient erronées. On lui a répondu de ne pas se faire de souci. Mais comme rien ne changeait dans les rapports officiels et qu'elle commençait à insister, elle a été virée comme une malpropre. C'est là qu'elle a décidé d'alerter les autorités. En 1996, elle a porté plainte une première fois, selon une procédure qui permet à l'état fédéral de s'associer à la plainte si il l'estime fondée. Cette procédure est d'ailleurs spécialement destinée aux individus qui constatent des détournements d'argent public. Pour motiver sa plainte, Nira Schwartz affirme que le projet de bouclier n'est pas dans l'intérêt de la défense des Etats-Unis, mais qu'il s'agit plutôt d'une conspiration qui permet aux sociétés contractantes de soutirer des deniers publics à l'état fédéral.

Après trois ans d'enquête, les autorités décident de ne pas soutenir la plainte de Nira Schwartz. Pourtant, ce n'est pas les preuves qui manquent. Dans son rapport final, l'enquêteur qui a mené les investigations pour le compte de la police interne du Pentagone, le ministère américain de la défense, n'est pas tendre. Pour lui, il existe des preuves 'absolues, irréfutables et scientifiques' que la technologie de TRW ne fonctionne pas et ne fonctionnera jamais, et qu'elle ne correspond pas aux exigences du contrat. Il conclut par la constatation que les irrégularités dans le chef de TRW sont très nombreuses, et confirmées par une équipe d'experts techniques. Malgré ce rapport accablant, aucune poursuite n'a été engagée et le programme de recherches a continué comme si de rien n'était. L'enquêteur a été contrecarré, puis mis à la retraite à la fin de son enquête en 1999.

En mai 2000, nouvelle offensive. Theodore Postol, professeur de sciences, de technologie et de sécurité nationale au MIT, a lu dans les médias les accusations de Nira Schwartz, et il a examiné à son tour les essais du système de détection du bouclier antimissiles. Pour lui, non seulement le système ne fonctionne pas, mais l'organisme qui chapeaute le projet au sein du ministère de la défense a lui-même falsifié les résultats pour cacher l'indigence technologique du bouclier. Par la suite, les essais ont été biaisés de telle façon qu'il était impossible que le bouclier manque sa cible. Mais au final, il faut conclure que le système de détection du bouclier ne fonctionne absolument pas, et que les autorités s'associent aux sociétés contractantes pour le cacher aux instances suprêmes et au public. Pour Postol, il s'agit d'une fraude criminelle. Il rédige donc un rapport, qui se retrouve à la Maison blanche, mais une fois de plus, aucune réaction. Pourtant, il connaît personnellement Condoleezza Rice, la conseillère de Bush en matière de sécurité nationale : ils ont travaillé ensemble à l'université de Stanford. Malgré cela, il n'arrive pas à la contacter, le dossier n'intéresse pas la conseillère. Theodore Postol en conclut donc que la décision de lancer le projet repose sur des arguments non pas scientifiques, mais purement politiques et surtout financiers. Il faut dire que le projet va coûter plus de 120 milliards de dollars ces prochaines années, et que les 4 principaux bénéficiaires, les sociétés Boeing, TRW, Lockheed Martin et Raytheon, sont tous de généreux sponsors des deux partis politiques américains. Par conséquent, il ne faut pas s'étonner du fait que ce soient ces sociétés elles-mêmes qui soient chargées des tests de leurs propres produits et que les autorités ferment les yeux sur l'inefficacité du système.

Le bouclier antimissiles ne sert donc pas à protéger les Etats-Unis et leurs alliés des hypothétiques missiles nucléaires lancés par des états voyous. Il sert en réalité de moyen de pression sur la scène politique internationale et de grasse rétribution à ceux qui financent la politique américaine et qui sont les copains des politiciens en place. Finalement, c'est sans doute encore moins rassurant.

* * *

La situation dans les prisons turques ne s'améliore pas, loin de là, et pourtant la presse n'en parle pas, ou très peu. Depuis quelques mois, il ne se passe pas une semaine sans qu'un gréviste de la faim ne meure en Turquie, et ces décès passent totalement inaperçus. Cette grève de la faim massive avait commencé à la fin de l'année dernière, lorsque les autorités avaient annoncé leur intention de transférer tous les prisonniers politiques dans des prisons de type F, plus modernes mais avec des cellules de 2 ou 3 personnes au maximum. Jusqu'à présent, les prisonniers politiques s'entassaient dans des dortoirs de 60 personnes, où ils connaissaient au moins le soutien et l'entraide mutuels. Comme la torture et même les exécutions sommaires sont des pratiques régulières dans les prisons turques, on comprend la crainte des prisonniers politiques de se retrouver à peu près isolés et à la merci des gardiens de prison. Au moment où la situation devenait incontrôlable dans les prisons en raison de la grève de la faim, les autorités ont donné l'assaut sur les prisons fin décembre, et le bilan fut lourd : 32 prisonniers ont trouvé la mort, et une bonne partie des autres ont été transférés d'urgence dans les nouvelles prisons de type F encore inachevées. Néanmoins, la grève de la faim de plusieurs centaines de prisonniers et d'un certain nombre de leurs sympathisants à l'extérieur se poursuit, et comme ça dure depuis un bon bout de temps, les morts commencent à se compter par dizaines, dans l'indifférence de la presse, qu'elle soit turque ou occidentale.

Toutes les raisons donc d'en parler avec un observateur plus qu'averti de la situation en Turquie. Dogan Özgüden est le rédacteur en chef d'Info-Türk, un collectif non-gouvernemental d'information sur la Turquie, qui opère notamment sur internet et par e-mail. Avant d'aborder avec lui les aspect médiatiques de la question, je lui ai demandé quelle était aujourd'hui la situation dans les prisons turques.

écouter l'interview de Dogan Özgüden, 24'37

Retour à la page principale