Emission n° 22 du 18 avril 2001

Les sons de l'émission sont en RealAudio. Si vous n'avez pas encore le plug-in RealAudio, téléchargez-le (la version 8 basic, en bas de page au milieu, est gratuite).

Vous pouvez écouter l'émission dans son intégralité, ou alors lire les textes et écouter les sons ci-dessous.

 

Playlist :

- Noir Désir: Fin de siècle (666.667 Club)

- Hubert-Félix Thiéfaine: Mojo - dépanneur tv (1948-2023) (La tentation du bonheur)

- Paul Personne: Cool-rat (Patchwork électrique)

 

Textes et sons:

Un sommaire bien rempli pour ce retour après des vacances aussi nécessaires qu'agréables. Tout d'abord, nous verrons comment la presse nationale a parlé, ou n'a pas parlé, du Bombspotting, une manifestation contre les armes nucléaires tout à fait originale, qui a eu un franc succès lundi dernier. Nous chanterons aussi un petit requiem pour Le Matin, car ce sera sans aucun doute la dernière fois que nous aurons l'occasion de nous attarder sur le sujet. Je vous parlerai également du projet Censored, un projet américain qui s'emploie à relever chaque année tous les sujets qui ont été censurés, ou presque, dans la presse américaine. L'édition 2000 de ce funeste catalogue a été bouclée récemment. Et enfin, nous découvrirons des révélations époustouflantes sur la finance internationale, qui ne font pourtant aucun remous.

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Mais avant d'aborder le sommaire du jour, quelques bonnes nouvelles d'ordre technique. La RTBF était toute fière d'annoncer, hier mardi dans Matin première, qu'on peut désormais écouter toutes ses radios en direct sur Internet, et que le monde entier peut donc écouter depuis hier Bruxelles Capitale, du Burkina Faso à la Nouvelle Zélande, et de l'Alaska à la Terre de Feu. Après ça, gageons que la Terre de Feu et le Burkina Faso ne seront plus jamais tout à fait les mêmes. Ce que la RTBF n'a évidemment pas annoncé, c'est que Radio Campus fait encore mieux. Deux jours avant la RTBF, la radio de la communauté de l'Université Libre de Bruxelles s'est également lancée en direct sur internet, avec une différence appréciable, c'est qu'on peut sélectionner la vitesse de transmission. Si vous avez un simple modem, vous aurez la même qualité que pour la RTBF, à savoir un son comparable à celui du RealAudio classique. Par contre, si vous disposez d'une connexion ADSL ou par câble (je ne sais pas si ça fonctionne pour l'ISDN), vous pouvez sélectionner la bande passante de 128 kilobits/seconde, et vous pourrez écouter AlterEcho en direct avec une qualité proche de la FM, où que vous soyez dans le monde. Il suffit de vous rendre sur le site de Radio Campus et de cliquer sur la vitesse de transmission de votre modem. Les absents auront décidément de plus en plus de mal à trouver des excuses valables.

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Le week-end pascal aura été agité pour les militaires de la base aérienne de Kleine Brogel, dans le Limbourg. Au lieu de chercher les œufs de Pâques déposés par les cloches dans les recoins de l'immense domaine militaire, ils ont passé leur lundi de Pâques a courir après des inspecteurs citoyens qui venaient vérifier sur place la présence de bombes nucléaires américaines. Pourtant, personne ne doute de leur présence à Kleine Brogel. Malgré un silence officiel tout à fait assourdissant, tout le monde sait qu'elle sont bien là, et il n'y a que chez nous qu'on essaye de préserver ce secret de polichinelle. Pour être précis, la base de Kleine Brogel abrite une dizaine de bombes de type B-61 qui représentent chacune environ 14 fois la puissance de celle qui avait dévasté Hiroshima. Ces dernières bombes en date ne font que perpétuer une longue tradition qui a près de 40 ans, puisque la Belgique héberge des armes nucléaires à Kleine Brogel depuis le mois de novembre 1963. Pendant ces 40 ans, la langue de bois a régné en impératrice. Il y a bien eu régulièrement des questions parlementaires sur la présence d'armes nucléaires américaines en Belgique, mais elles étaient toujours accueillies par un 'no comment' du gouvernement, ou alors des réponses du genre : 'le gouvernement ne peut ni confirmer ni infirmer ces affirmations en raison du secret défense'.

Lorsque la coalition actuelle est arrivée au pouvoir en 1999, tout allait changer. La langue de bois appartiendrait au passé, l'hypocrisie CVP-PSC serait reléguée aux oubliettes, on allait voir ce qu'on allait voir. Pour ce qui est de Kleine Brogel, on a vu, en effet. Suite à l'insistance renouvelée de certains parlementaires, le premier ministre Verhofstadt se déclarait enfin enclin à rompre ce lourd secret, enfin, un tout petit peu. Ce qu'il proposait, c'était de réunir les chefs de tous les groupes parlementaires, c'est-à-dire neuf personnes, et il leur dirait exactement ce qui en est. Seulement, après, les neuf élus devraient se taire, sous peine de lourdes sanctions judiciaires. Autant pour la culture de transparence du gouvernement arc-en-ciel. Devant ces propositions absurdes, seuls les chefs de groupe libéraux ont accepté de recevoir les confidences de Verhofstadt. Depuis lors, plus de nouvelles, et le premier débat sur la question est loin d'être en vue. Tout cela fait beaucoup de cinéma pour rien, puisque de nombreux experts militaires s'accordent à dire que Kleine Brogel abrite bien dix B-61, comme on a pu le voir au JT de la VRT lundi soir. Les bombes sont surveillées par environ 110 militaires américains, mais ce sont des pilotes belges qui sont formés pour aller les lancer avec des avions F-16 belges en cas de conflit nucléaire. Seulement, tout cela est gênant à avouer, parce que ces engins de mort se trouvent chez nous alors que la plupart des partis politiques, et en particulier de la majorité gouvernementale, sont contre. Si on avoue leur présence, on avoue du même coup tout ce que notre démocratie et notre souveraineté face à l'OTAN et aux Etats-Unis ont de bidon. Donc, on se tait.

Ce culte du secret n'est pas la seule raison qui pousse des organisation pacifistes à former des équipes d'inspection citoyenne. Il y a aussi et surtout le fait que les armes nucléaires sont illégales. En effet, le 8 juillet 1996, le Tribunal International de La Haye a jugé, à la demande de l'Assemblée Générale des Nations Unies, que les armes nucléaires 'en général sont contraires aux règles de droit international incluses dans le droit de la guerre et en particulier aux principes et aux règles du droit humanitaire', et ce notamment parce les effets dévastateurs d'une explosion nucléaire rendent impossible d'épargner les civils et l'infrastructure non militaire.

Il y a aussi le TNP, le, Traité de Non-Prolifération nucléaire qui est entré en vigueur en 1970 et qui a été renouvelé en 1995 pour une période indéterminée. 180 pays ont signé ce traité, mais il n'en reste pas moins lettre morte, jugez plutôt. Aux termes du TNP, les états membres s'engagent à mener 'des négociations sur des mesures effectives en vue de faire cesser à court terme la course aux armements, sur le désarmement nucléaire, ainsi que sur un traité pour un désarmement général et complet sous contrôle international strict et effectif'. Trente ans plus tard, il ne faut pas être un observateur averti pour comprendre que rien n'est fait. Il y a bien eu les traités de réduction des armement nucléaires à la fin de la Guerre froide, mais on n'a jamais envisagé sérieusement un vrai désarmement nucléaire. Dans le même jugement du 8 juillet 1996, le Tribunal International de La Haye a estimé que le TNP impliquait un engagement de résultat : il ne s'agit pas de se contenter de faire soi-disant tout ce qu'on peut, il faut effectivement éliminer l'arsenal nucléaire.

Un an après le jugement historique du tribunal de La Haye, les chefs des gouvernements des pays de l'OTAN ont reçu de la part d'un large réseau d'organisations pacifistes une mise en demeure de se mettre en règle. Depuis lors, des inspections citoyennes ont régulièrement lieu sur des bases militaires aux Etats-Unis, au Canada, en Allemagne, et même en Israël. Chez nous, ces inspections sont organisées par deux organisations flamandes, le Forum voor Vredesactie et Voor Moeder Aarde. La première a eu lieu en 1999, et à chaque fois, des personnalités - écrivains, acteurs, politiciens - étaient présents pour appuyer l'action. Le but avoué des inspections citoyennes est de déclencher un procès, qui forcerait l'ouverture du débat par la voie judiciaire. Concrètement, les inspecteurs citoyens cisaillent les grilles d'enceinte de la base militaire et y pénètrent illégalement pour aller chercher les bombes, tout en sachant très bien qu'ils se feront maîtriser bien avant. En tant que pacifistes, ils n'opposent évidemment aucune résistance lors de leur arrestation. Sur le plan juridique, les inspecteurs citoyens sont droits dans leurs bottes. Ils sont soutenus non seulement par le jugement du tribunal de La Haye, mais également par les principes de Nuremberg, issus du grand procès des responsables nazis à Nuremberg après la Seconde Guerre mondiale. Ces principes de Nuremberg érigent la désobéissance civile en devoir juridique lorsqu'il s'agit, pour des citoyens, de prévenir des crimes contre l'humanité. De plus, les lois qui sont enfreintes sont des lois d'ordre public local, et elles sont enfreintes afin de faire respecter des lois mondiales d'une portée universelle pour l'humanité. En cas de procès, les arguments seraient solides.

L'inspection citoyenne qui a eu lieu ce lundi était de loin la plus réussie. C'est même l'action pacifiste la plus importante qui ait jamais été menée à l'intérieur d'une base militaire. Environ 1500 personnes se sont retrouvées au village de Kleine Brogel avant de converger vers la base aérienne. Sur place, ce sont environ 800 personnes qui ont franchi les grilles, et là, les militaires ne s'attendaient pas à un tel afflux et ils ont été complètement débordés, malgré l'assistance de la police montée. Il leur a fallu plusieurs heures pour rassembler les trublions, leur proposer une reddition volontaire et pacifique, et arrêter manu militari les irréductibles qui restaient couchés sur la piste d'atterrissage.

Bien évidemment les médias traditionnels se sont contentés de rester en dehors de la base militaire, vu que les journalistes sont censés rester dans la plus stricte légalité. Par contre, Indymedia était sur place. Je vous ai déjà parlé plusieurs fois d'Indymedia dans cette émission, vous savez donc qu'il s'agit d'un organe de presse indépendant animé par des bénévoles et qui opère sur Internet pour pratiquer un journalisme plus impliqué, plus engagé et plus proche des gens que les médias traditionnels. Pour ce Bombspotting, Indymedia avait mis les petits plats dans les grands. Une équipe sur place à Kleine Brogel, qui est restée dans le village pour mettre l'information en ligne au fur et à mesure qu'elle arrivait, et un 'envoyé spécial' qui a pénétré à l'intérieur de la base et qui communiquait par GSM avec la permanence téléphonique à Bruxelles qui l'enregistrait et qui mettait tout de suite les reportages en ligne. Je vous propose donc d'écouter Arnaud, l'envoyé spécial d'Indymedia sur la base de Kleine Brogel, qui vous fait vivre l'action comme si vous y étiez. Ca commence en dehors de la base.

écoutez le reportage d'Arnaud, 10'04

Tout le monde a donc fini par se faire arrêter, mais tout le monde a aussi été relâché le jour même. Globalement, on peut dire qu'il n'y a pas eu des masses de violence, mais tout de même quelques blessés, dont certains sont mal arrangés. Il y a notamment le cas d'un jeune homme qui discutait encore près de la grille de l'enceinte après la fin de l'action, et qui a reçu un violent coup de poing dans la figure porté par un militaire survolté. D'après les blessures sur son visage, le médecin a cru en conclure que le coup avait été porté avec un coup de poing américain. Comme quoi nos alliés américains n'exportent pas que leurs bombes.

Dans les médias traditionnels, on constate un net clivage entre flamands et francophones. Dans la presse flamande, l'inspection citoyenne de Kleine Brogel a reçu toute l'attention qu'elle méritait. De Morgen avait même déjà publié un ou deux articles sur Kleine Brogel avant lundi, sans parler de l'action, pour révéler notamment que les budgets américains pour le maintien des bombes nucléaires vont d'ores et déjà jusqu'en 2018. Apparemment, on prévoit de les laisser là encore un bon bout de temps. Le jour même, Kleine Brogel a fait le premier titre du journal télévisé de la VRT, dont l'équipe a même héroïquement pénétré de quelques mètres sur la base militaire pour interroger Jos Geysels, le chef de file des écolos flamands d'Agalev, qui s'était déjà laissé menotter. L'interview n'a pas duré longtemps, et les journalistes ont été gentiment priés de quitter les lieux. C'est d'ailleurs surtout des politiciens qu'on a vus à la VRT. Logique, puisqu'ils sont télégéniques et que la moitié d'entre eux était restée en dehors de l'enceinte. La présence politique mérite d'ailleurs d'être soulignée, puisqu'elle était importante et quelque peu paradoxale. Il y avait là des députés et sénateurs socialistes, écolos et Volksunie, tous flamands. C'est-à-dire des représentants de deux des partis au gouvernement, et même trois si l'on considère la communauté flamande. Il y avait même un ministre, Bert Anciaux, qui est ministre flamand de la culture. Bizarrement, aucun représentant du CVP, qui est pourtant dans l'opposition. A noter que les partis de la majorité ont l'intention d'introduire tout prochainement une résolution à la Chambre pour demander au gouvernement de prendre des mesures pour permettre à terme de dénucléariser l'Europe. C'est donc vraiment le monde à l'envers, c'est la majorité qui houspille le gouvernement et l'opposition qui se tait. Cela démontre d'ailleurs bien clairement que le gouvernement ne peut pas faire ce que ses composantes souhaitent, et qu'il n'est pas exagéré de dire que la Belgique est décidément à la botte des Etats-Unis et de l'OTAN.

Dans les autres médias flamands, l'action a été bien suivie aussi. Les grands quotidiens ont consacré presque une page entière à l'inspection de la base, et les enjeux étaient correctement répercutés. Dans De Standaard, on apprend d'ailleurs que l'action elle-même coûte entre 4 et 5 millions aux forces de l'ordre. Du coup, 500.000 francs en plus pour un procès en Assises, c'est vraiment trop demandé. Il y a deux ans, le tribunal correctionnel de Hasselt s'était déclaré incompétent pour juger deux politiciens flamands qui avaient pénétré dans la base. Il s'agissait, selon le juge, d'un délit politique, qui se juge comme les délits de presse devant une cour d'Assises, ce qui revient à dire que le procès a rarement lieu. En l'occurrence, on peut parier que même si les inculpés payaient le procès, le fond de l'affaire est un peu trop gênant pour qu'on en discute devant un tribunal.

Côté médias francophones, la RTBF a parlé du Bombspotting dans son JT de lundi soir, dont Kleine Brogel était même le deuxième titre. On a eu droit à un petit reportage un peu sommaire, qui n'expliquait pas tous les tenants et aboutissants, notamment juridiques, mais au moins le sujet n'était pas relégué entre la chasse aux œufs de Pâques et le championnat provincial de pelote basque. Il faut bien voir les choses du bon côté, sinon on désespérerait. Par contre, dans la presse écrite francophone, ça devient difficile de voir les choses du bon côté. Bon, d'accord, la majorité des manifestants étaient flamands, tout comme la totalité des politiciens présents et les deux organisations qui sont à la base de l'action. Kleine Brogel se trouve en Flandre, il faut bien l'admettre. A l'époque où les bombes ont été installées, sans doute que les tensions communautaires étaient moins fortes et qu'on regardait moins chez le voisin lorsque l'Etat distribuait les friandises, sinon le José Happart ou le Robert Collignon de l'époque aurait certainement exigé au moins cinq bombes nucléaires en territoire wallon. Toujours est-il qu'elles se trouvent toutes en Flandre. N'empêche, il s'agissait là d'une action qui a rassemblé plus de mille personnes, avec environ 800 arrestations pour entrée illégale sur un domaine militaire, et il y avait des politiciens, et pas n'importe lesquels, parmi les manifestants et les personnes arrêtées. De plus, la matière abordée est une matière belge, puisque la présence des bombes résulte d'une obligation de l'état fédéral belge vis-à-vis de l'OTAN. C'est un sujet qui offre matière à réflexion et à investigation, comme la VRT est la seule à l'avoir montré un tout petit peu. Toutes ces raisons devraient suffire à une médiatisation décente, c'est du moins ce que l'on peut penser. Eh bien non.

Déjà, dans la Libre Belgique, ils ont été pingres. Un petit bout de colonne en page 5, sous le surtitre 'L'histoire', bref, c'est la bonne petite anecdote du jour. Le contenu est relativement neutre et équilibré, on apprend même deux-trois choses, mais ce n'est vraiment pas Byzance. Par contre, lorsque j'ai ouvert le Soir de mardi, j'ai cru qu'il manquait un cahier dans mon exemplaire. Pas un mot sur Kleine Brogel ! Pourtant, il ne manquait rien, et il fallait se rendre à l'évidence. 800 arrestations ne valent même pas une brève de trois lignes dans le Soir. Pour en avoir le cœur net, j'ai appelé le chef du service 'Belgique' du Soir, Luc Delfosse. Je sais bien que ce n'est pas beau d'enregistrer les conversations téléphoniques, mais d'un autre côté, comme le Soir ne m'a jamais engagé, il ne risque pas non plus de me virer.

écoutez le coup de fil à Luc Delfosse, 43'

Luc Delfosse est donc fou furieux. Apparemment, il y a comme qui dirait un peu d'eau dans le gaz, et les responsables ne sont pas jugés suffisamment responsables pour décider de ce que doit contenir leur partie du journal. J'ai donc appelé le rédacteur en chef du Soir, Pierre Lefèvre. Comme tout le monde le sait bien, rédacteur en chef, c'est un métier très prenant, et c'est donc sur sa secrétaire que je suis tombé. Je lui ai expliqué de quoi il s'agissait, en lui précisant que c'était urgent, et que je ne prendrais pas plus de trois minutes du temps de son patron, dont elle m'a confirmé plusieurs fois qu'il était très occupé. Elle a donc promis de lui en parler et de me rappeler. Chose promise, chose due.

écoutez la réponse de la secrétaire de Pierre Lefèvre, 1'18

Apparemment donc, le week-end de Pâques avait été extrêmement mouvementé. Pour le vérifier, j'ai repris mon exemplaire du Soir dans la poubelle papier pour vérifier si vraiment il n'y avait pas la place de caser une petite brève. Déjà, le journal à proprement parler ne fait que 20 pages, signe d'une actualité pas trop dense. Sur presque toute la page 2, plus un petit quart de la une, Le Soir laisse Louis Michel exprimer ses états d'âme, sous le titre : 'Michel étrille la gauche plurielle'. Le même jour, la Libre titrait sur un des pontes de chez Ecolo qui étrillait, lui, les libéraux au gouvernement. Ca, ce n'est pas de l'info qui arrive, c'est de l'info qu'on va chercher. Et c'est sûr que, quitte à aller la chercher, il est plus douillet d'aller déposer un micro sous le nez d'un ministre que d'aller se mouiller dans le fin fond du Limbourg.

En page 3, un article annonce 'une semaine capitale' pour l'accord de la Saint-Polycarpe. Ce n'est pas de l'info, c'est de l'anticipation. Le surtitre nous apprend qu'il reste quatre jours pour pousser la VU à voter l'accord. Pour parler de Kleine Brogel, il aurait suffi de publier exactement le même article le lendemain, en remplaçant 'quatre jours' par 'trois jours', et le tour était joué, on avait un quart de page. En tout cas, cet article de prospective prouve de façon éclatante que l'actualité du week-end pascal n'avait pas été si abondante que ça. Reste à savoir pourquoi le rédac'chef du Soir refuse, contre l'avis de son chef de service, que l'on parle des bombes de Kleine Brogel dans son canard. Il doit sûrement avoir de bonnes raisons…

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Restons encore un peu en l'agréable compagnie, même si c'est par procuration, de Pierre Lefèvre, l'épatant rédacteur en chef du Soir. Il signait la semaine dernière un éditorial sur le naufrage du Matin, dans lequel il pleure sur 'la fin d'une belle aventure'. 'Il faut regretter la disparition du quotidien Le Matin', nous ordonne Pierre Lefèvre d'entrée de jeu. 'Un journal qui s'éteint, c'est un peu de démocratie qui s'en va. C'est un peu de l'intelligence d'une communauté qui s'efface.' Ca, à mon avis, ça dépend très fort du journal qui disparaît, parfois c'est même un peu de la bêtise d'une communauté qui s'efface, mais il est vrai que ces journaux-là ont plutôt tendance à survivre. 'A l'image de Libération en France ou du Morgen en Flandre, le jeune quotidien se voulait impertinent, dérangeant, investigateur, journal de combat. Il avait une idée noble du journalisme et portait haut le débat des idées.' Vous aurez remarqué que Pierre Lefèvre, très honnêtement, n'a pas commencé sa phrase par 'A l'image du Soir…'. Il poursuit en disant qu'au bout du compte, c'est la rationalité économique qui l'emporte, et que la disparition du Matin rappelle aux autres journaux la nécessité d'une gestion rigoureuse. 'La liberté de la presse a un prix économique'. Je n'aurais pas pu le formuler mieux que lui, on le voit tous les jours dans toute la presse. Lefèvre conclut en disant que 'cette disparition nous intime également un devoir accru de veiller à cette liberté d'expression et à cette indépendance qui font la presse de qualité, un devoir aussi de modernité, d'impertinence et de défense des valeurs et des idées qu'un projet comme celui du Matin s'était fait fort d'incarner'. Comme on l'a vu, le Soir a tout de suite appliqué ces grands principes pour Kleine Brogel.

Pour en revenir au Matin, cette fois-ci on dirait bien qu'il ne renaîtra plus de ses cendres. Nous n'allons pas entrer dans les détails de la courte vie du Matin, puisque nous l'avions déjà fait très longuement dans une émission précédente, que vous pouvez toujours trouver dans les archives du site d'AlterEcho. Simplement, pour rappel, Le Matin était né sur les ruines du Peuple et de la Wallonie en mars 1998, avec l'espoir de tous les lecteurs progressistes sur les épaules. A peine un an et demi plus tard, il cessait déjà de paraître pendant plusieurs mois, le temps de trouver de nouveaux sponsors pour une entreprise qui était déjà un gouffre financier, lu par un nombre trop faible de gens. Le nouveau Matin redémarre avec moins de journalistes mais soutenu par France-Soir, qui lui livre des articles. Il en résulte un produit bâclé, avec des articles très 'Matin', plutôt progressistes, des articles 'France-Soir', plus populistes, et beaucoup trop d'articles Belga ou AFP, plutôt neutres. Un cocktail plutôt indigeste, qui a définitivement découragé une partie des lecteurs qui étaient encore restés fidèles à leur quotidien. C'est d'autant plus étonnant de lire, toujours dans Le Soir, l'interview d'un journaliste anonyme du Matin, qui estime qu'après le départ de France-Soir, lui-même en difficultés, le Matin n'a pas eu de 'seconde chance', alors que la seconde chance était en fait déjà brûlée par les deux bouts. Autre réflexion étonnante : 'Nous avons eu des lecteurs, mais pas suffisamment. Et nous ne savons pas pourquoi.' Pour ce journaliste anonyme, je me permets d'expliquer pourquoi.

Pour faire un journal progressiste de qualité, il ne suffit pas d'être progressiste, encore faut-il produire de la qualité. Dès le premier article du premier numéro, qui parlait de l'héritage politique de François Mitterrand, le Matin était rempli de coquilles et de fautes d'orthographe. D'un côté on se dit que c'est le premier numéro, que ça va s'améliorer, mais de l'autre, on se dit que le premier numéro est une carte de visite qu'on soigne forcément un peu mieux que tous les autres qui suivent. Mais il n'y avait pas que les fautes. Il y avait aussi la volonté d'être original à tout prix, même au prix de la clarté de l'information. Il était rare que dans le Matin, à la lecture du titre seul, on sache de quoi parlait l'article. Des tournures trop alambiquées, des jeux de mots tirés par les cheveux, et qui se retrouvaient aussi dans les articles. Certains des journalistes rapportaient d'excellentes informations, mais leurs articles étaient à peu près illisibles, et donc peu lus. Les éditos étaient souvent percutants, mais extrêmement courts et donc plus sloganesques qu'analytiques. Bref, c'était un journal qui avait quelques qualités sympathiques mais qui était bourré de défauts, sans pouvoir se l'admettre. Toujours sur la forme, il suffit de jeter un petit coup d'œil au tout dernier numéro pour illustrer tout ce que je viens de dire. A noter que pour une fois, il était très difficile de trouver encore un exemplaire du Matin à partir d'une certaine heure. En première page, on voit de dos quatre personnes en T-shirt du Matin saluer devant un grand théâtre éclairé mais totalement vide. On imagine parfaitement que le Matin n'avait pas de quoi le remplir de figurants, et on se demande donc si l'ironie de la salle vide est voulue, mais en tout cas elle est percutante. La date du journal, au dessus de la photo, est le 14/15/16 février, alors qu'il a paru les 14, 15 et 16 avril. Ca, c'était certainement involontaire, et c'est tout à fait symptomatique des défauts du Matin. Question coquilles, il faut se reporter à une lettre non signée du courrier des lecteurs, qui reprend un 'best of' des fautes d'orthographe parues dans le Matin. Elles sont trop compliquées à décrire en radio, mais certaines d'entre elles valent leur pesant d'or et prouvent que même certains journalistes ne comprennent pas le sens des mots ou des expressions qu'ils écrivent.

Pour le reste, en recensant les articles hors sports et culture de ce dernier numéro, on s'aperçoit que les journalistes du Matin signent moins du quart des articles d'information, tandis que la moitié vient en droite ligne de l'AFP. Par contre, même les dépêches de l'AFP sont assaisonnées d'un titre maison, comme par exemple : 'Le pire aphteux est passé'. On comprend vaguement ce que ça veut dire, sauf que ça ne veut rien dire. Sur le fond, et sur l'indépendance du Matin, je me contenterai de citer, sérieusement cette fois, le rédacteur en chef du Soir, qui fait quelques constats très pertinents. 'Le Matin a démarré sur une ambiguïté,' écrit-il. 'Il s'est affiché presse de combat et indépendante, mais est resté plus lié qu'il n'y paraissait aux socialistes. Et quand, les premières difficultés apparaissant, la Région wallonne s'est mise à subsidier le journal, de moins en moins pour des raisons journalistiques et de plus en plus pour satisfaire aux exigences d'un partenaire de son exécutif, l'image s'est troublée. L'impertinent devenait, de mois en mois, plus redevable aux pouvoirs publics.' Voilà qui résume bien tout le drame du Matin.

Evidemment, toutes ces considérations peuvent paraître cruelles envers un journal courageux qui a lutté avec les petits moyens qu'il avait. Simplement, on ne fait pas un bon journal avec juste l'envie de faire un bon journal. Encore faut-il en avoir non seulement les moyens, mais également les capacités de ses ambitions, et c'est sans doute ce qui a manqué au Matin. Aujourd'hui, une cellule de contact reste ouverte jusqu'à la fin juin, pour si d'aventure d'improbables repreneurs manifestaient leur intention d'investir dans le Matin, mais sauf miracle, il n'y a définitivement plus en Communauté française aucun organe de presse même vaguement progressiste pouvant prétendre à un tirage national ou qui ne soit pas lié à un parti. Puisqu'il faut voir le bon côté des choses, je me dis que ça doit faire un sacré paquet de lecteurs de plus en plus frustrés, et un paquet plus petit, mais suffisant, de journalistes qui ont des choses à dire. Entre ces deux briques pour construire un nouveau journal progressiste, le ciment qui manque, c'est évidemment l'argent, et l'argent n'a évidemment rien de progressiste.

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'Les infos qui ne sont pas passées aux infos', voilà ce que se propose de débusquer chaque année Project Censored, le Projet Censure, un groupe de critique des médias américains dirigé par Peter Phillips, professeur de journalisme à la Sonoma State University. Chaque année depuis 25 ans, le professeur Phillips et son équipe scrutent les médias alternatifs et cherchent les informations correctement étayées et dérangeantes à souhait qui n'ont pas filtré dans les médias traditionnels américains. Chaque année, cela donne un hit-parade des dix informations les plus explosives escamotées par les médias, et dont les auteurs se voient attribuer une mention. La liste est complétée par les quinze suivants, qui sont également mentionnés. Chaque année, Project Censored sort un livre qui rassemble toutes ces informations, ainsi qu'un suivi du sort qu'ont connu les informations censurées l'année auparavant, une liste très complète des médias alternatifs sérieux aux Etats-Unis, et beaucoup d'autres choses intéressantes à savoir. L'édition 2000 vient de paraître aux éditions Seven Stories Press, l'occasion pour nous de voir ce qui est resté caché l'année dernière. Juste une précision : les auteurs précisent évidemment que la censure comme on l'imagine dans un état stalinien, avec des articles qui atterrissent aux poubelles et des journalistes qui se font virer, est bien sûr plutôt rare. Il s'agit bien plus souvent d'autocensure, chaque journaliste sachant très bien pour qui il travaille et dans le cadre de quel système économique général il évolue. Un peu comme le disait Karl Zéro, le journaliste censément le plus impertinent de Canal+ : 'Chez nous, on ne peut attaquer ni Vivendi, ni le football, ni le cinéma.' Logique, puisque Canal+ appartient à Vivendi, sponsorise le football et finance des films. On comprend parfaitement le mécanisme.

Pour l'an 2000, le grand gagnant de la censure est… les projets de privatisation de l'eau potable par la Banque mondiale et certaines multinationales. La consommation d'eau mondiale double tous les 20 ans, et cela signifie qu'en 2025, la demande dépassera l'offre de 56%. En privé, des pontes de la finance mondiale avouent que l'eau est le dernier domaine à exploiter et à privatiser pour les industriels. Monsanto, notamment, en est tout à fait conscient et prévoit un bénéfice de 63 millions de dollars pour l'an 2008 grâce à sa distribution d'eau en Inde et au Mexique. Mais personne n'en parle.

En deux, un sujet plutôt américano-américain, puisqu'il s'agit de l'inspection de la sécurité et de la santé au travail. Aux Etats-Unis, il y a 2.300 inspecteurs pour 102 millions de travailleurs. Pour une seule inspection de chaque lieu de travail, l'administration qui en est chargée aurait besoin de 102 ans. Lorsqu'elle impose des amendes, elles sont dérisoires. Pour la mort d'un travailleur par manque de sécurité, une multinationale a été condamnée à payer la lourde amende de 10.000 dollars. Fatalement, les entreprises voient cela comme un appel à la dégradation des conditions de sécurité au travail.

En troisième position, on apprend que lors de la guerre du Kosovo, des militaires américains des services d'opérations psychologiques ont travaillé dans les bureaux de CNN. On savait évidemment déjà que pendant les guerres, les Américains ne laissent rien au hasard en matière d'information, et que les manipulations sont légion. On sait aussi que les médias, américains ou autres, sont particulièrement sensibles à la propagande gouvernementale. Mais de là à accepter de faire travailler dans ses bureaux des membres des services de propagande de l'armée, il y a encore un sacré pas. Après la guerre, lors d'un colloque privé, un responsable des opérations psychologiques a affirmé que la collaboration avec CNN avait été un cas d'école de la façon dont l'armée aimerait travailler avec les médias.

Le sujet suivant a trait également à la guerre du Kosovo, est c'est une histoire qu'on a déjà entendue à demi-mot en Europe, puisqu'elle a été révélée par l'Observer en Angleterre. Il s'agit du bombardement de l'ambassade chinoise à Belgrade par les Américains. Officiellement, c'était une erreur, mais apparemment les Américains avaient repéré au sein de l'ambassade un relais de communications militaires serbe. Le gouvernement américain a fermement démenti, mais la presse américaine n'a même pas mentionné l'hypothèse.

Pour le reste, on apprend encore que les contribuables américains contribuent à financer des centrales nucléaires à l'étranger pour enrichir de grosses compagnies américaines qui n'arrivent plus à fourguer leurs centrales chez eux. Il y a notamment une centrale, très chère, aux Philippines, construite près d'un volcan en activité, et qui n'a jamais produit un watt d'électricité. Le système est parfait puisque le financement à l'exportation se fait avec l'aval d'une commission dont le président dirige également Westinghouse, une multinationale de l'énergie, qui possède elle-même CBS, l'un des plus grands réseaux de télévision. Je m'accorde des sous au détriment de tout le monde et personne n'en parle, puisque les médias, c'est moi.

On apprend également que les Etats-Unis savaient parfaitement ce qui se jouait au Rwanda en 1994 mais n'ont pas levé le petit doigt pour agir comme les y oblige pourtant la Convention des Nations Unies sur le génocide. Aucun intérêt stratégique, donc on s'en fout. Ca, en Belgique, le magazine Humo en a parlé il y a deux semaines, mais évidemment ça ne choque personne.

On apprend encore que l'industrie biotechnologique censure les scientifiques dérangeants. En 1998, un chercheur écossais découvre que les patates génétiquement modifiées rendent malades et stupides des rats de laboratoire. Manque de bol, son institut de recherche était financé par Monsanto. Il a tout de suite été viré, son équipe a été démantelée et ses résultats ont été saisis. Le chercheur a lancé une controverse dans les médias britanniques, à tel point que le prince Charles a écrit un article pour le défendre. Immédiatement, Tony Blair, favorable aux OGM, a remis le prince à sa place en le sommant de retirer ses paroles et de s'abstenir de tout commentaire. Personnellement, je n'avais pas entendu parler de cette histoire, et les médias américains n'en ont visiblement pas parlé.

Il paraît aussi que les sociétés pharmaceutiques arrosent les médecins et les ONG qui s'occupent de santé afin de leur faire faire la promotion de leurs médicaments. Ca, c'est vrai que les médias n'en parlent pas énormément, mais il suffit de connaître un médecin pour savoir que tant qu'on a un bon taux de prescription de médicaments de tel ou tel laboratoire, on peut compter sur le labo en question pour se faire offrir des cadeaux ou des voyages exotiques, par exemple pour assister à un colloque indispensable à l'île Maurice.

Voilà pour les principaux sujets, si ça vous intéresse, ou si vous voulez une liste exhaustive des sources d'information non conventionnelles, principalement sur Internet, le livre est en vente dans toute les bonnes librairies anglophones. Il s'appelle 'Censored 2000', il est signé Peter Phillips, et il est paru chez Seven Stories Press. On attend avec impatience un hypothétique 'Projet Censure' qui porterait sur la presse francophone. On peut rêver.

* * *

Justement, une belle histoire quelque peu censurée, il y en a une dans le monde francophone en ce moment. Comme souvent, ce n'est pas dans la grande presse qu'il faut aller la chercher, mais dans un organe plutôt périphérique, voire inattendu. En l'occurrence, il s'agit de Technikart, un magazine français à la fois branché et alternatif. L'info se trouve dans le numéro du mois de mars de Technikart, ce n'est donc pas tout neuf, mais c'en est d'autant plus pertinent.

Technikart, donc, publiait en mars une interview de Denis Robert, ancien journaliste à Libération. Depuis de longues années, Denis Robert enquête sur toutes les affaires financières pas claires en France, et il a écrit plusieurs livres à ce sujet, notamment 'Pendant les affaires, les affaires continuent', qui fut un best-seller. Pour Denis Robert, écrire des livres, c'est une façon de poursuivre un travail qu'il ne peut plus faire dans les journaux. Il y a quatre ans, il a croisé la route d'un vieux type un peu éteint, dans le cadre d'une petite enquête qu'il menait. Ernest Backes est un banquier luxembourgeois à la retraite. Denis Robert plaît au vieux banquier, qui le connaît de réputation. Backes décide de se confier à Denis Robert, qui ne sait pas très bien ce qu'il doit en penser. C'est que le vieux banquier a bien des choses à raconter, et que l'affaire est énorme, presque trop grosse pour éclater. Robert a mené l'enquête, et il a publié fin février un livre intitulé sobrement : Révélation$.

Ernest Backes a travaillé pour Cedel, aujourd'hui Clearstream, une société de clearing luxembourgeoise. Apparemment, il n'y en a que deux dans le monde, une à Bruxelles, l'autre à Luxembourg. Une société de clearing, ça sert à effectuer les transactions financières internationales entre banques et entre pays, notamment. Clearstream traite ainsi neuf trillions de dollars par jour, c'est à dire 9.000 milliards de dollars, une somme plutôt coquette. C'est déjà un premier point. Rien que le fait de savoir qu'il existe une trace centralisée de toutes les transactions financières internationales, c'est un trésor pour une organisation comme Attac, qui propose de taxer au niveau mondial les transactions financières. En général, les politiciens sourient en disant qu'il serait beaucoup trop complexe d'un point de vue pratique de prélever une telle taxe, alors qu'il suffirait des données des sociétés de clearing.

Mais ce n'est pas tout, loin de là. Les clients des sociétés de clearing, ce sont les banques. Elles y ont des comptes, comme les particuliers chez les banques. Seulement, il y a les comptes officiels, et là où les révélations et les microfilms du vieux banquier luxembourgeois deviennent intéressants, c'est qu'il y a aussi des comptes parallèles, non publiés, qui servent des buts bien moins avouables que de simples transactions internationales. Les transactions qui sont effectuées par le biais de ces comptes cachés ont trait au blanchiment d'argent sale, aux délits d'initiés, à la corruption et à l'évasion fiscale, bref, toutes des pratiques qui ont tout intérêt, justement, à rester cachées, mais qui sont pratiquées par des banques en apparence respectables, pour autant qu'une banque puisse l'être. D'ailleurs, dans les comptes cachés, il n'y a pas que des banques, mais aussi de grosses sociétés multinationales, ce qui est illégal en soi. Et le plus beau, c'est qu'il existe aussi des traces, cachées elles aussi, de tout ce circuit parallèle. Ernest Backes est bien placé pour parler de tout ça, puisque c'est lui qui a élaboré le système du clearing, avant de se faire évincer de la société. Bref, on comprend à quel point le livre de Denis Robert est explosif. Si le scandale éclate, il fournirait des réponses à bien des mystères internationaux jamais élucidés.

Déjà, il y a deux mois, Tecnhikart imaginait ce qui allait se passer. Soit Denis Robert allait être décrédibilisé parce que ses informations seraient réfutées, soit ce serait le scandale international. Mais Technikart envisageait intelligemment une troisième solution, la plus plausible. Je cite Technikart : 'On peut imaginer une troisième solution, plus vraisemblable. Les informations pourraient être tout à fait exactes et ne provoquer aucun tremblement de terre. L'effet du livre sera plutôt souterrain. Comme dit Robert, "Je n'ai aucune idée de l'impact qu'il va avoir. Mais je sais qu'il constitue une arme formidable pour les juges qui veulent enquêter sur des affaires passées, présentes ou à venir." Certes, il y aura des articles dans la presse, le livre se vendra, mais le monde ne s'arrêtera pas de tourner. Normal. Les Révélations de Robert sont tout simplement trop grosses pour être entendues. […] Quoi qu'il en soit, ces Révélations nous auront surtout révélé ceci : l'Information, la Véritable, celle qui fait bouger le Monde, ne vient jamais d'en haut, par les voies des organes officiels et rigides, Virgin, l'AFP, ou la Maison Blanche. Elle part d'en bas, de quelques hommes isolés et perdus. Elle vient d'une faille, d'une fêlure, qui paraît forcément improbable aux hommes de raison.'

Effectivement, c'est bien ce qui semble se passer : il y a un mois, j'ai effectué une recherche Internet, et je n'ai trouvé qu'une seule incidence : une dépêche AFP expliquant que Denis Robert et Ernest Backes avaient été entendus par la commission de l'Assemblée nationale française sur le blanchiment d'argent sale. Le bulletin d'information d'Attac en a parlé également, rapportant que les deux hommes avaient été invités à témoigner devant l'intergroupe 'Taxation du capital, fiscalité, mondialisation' du Parlement européen à Strasbourg. Ca prouve au moins que ce ne sont pas des rigolos, mais c'est tout. Pas d'articles de presse, rien. Aujourd'hui, une recherche Internet rapporte déjà un peu plus. Quelques articles sur des sites d'information financière, un article sur celui de TF1. Apparemment, certains en ont parlé, comme Canal+, qui a diffusé un documentaire du même Denis Robert et de Pascal Lorent sur la même question, ou le Monde et le Figaro, qui ont publié des extraits ou des articles. Mais aucun scandale n'éclate. C'est fatal, et c'est précisément ce qu'avait prédit Technikart. Quand c'est trop gros, on n'attaque plus, on ignore et on boycotte.

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