Emission n° 21 du 28 mars 2001
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Vous pouvez écouter l'émission dans son intégralité, ou alors lire les textes et écouter les sons ci-dessous.
Playlist :
- Renaud: C'est quand qu'on va où (A la belle de mai)
- Can: Mother Sky (extrait) (Soundtracks)
- Matching Mole: Instant Kitten (extrait) (Matching Mole)
Textes et sons:
Aujourd'hui dans AlterEcho, nous parlerons de l'avenir de l'enseignement supérieur et universitaire, avec la lutte contre la déclaration de Bologne. Alain Lemaître, du Comité national de lutte contre cette déclaration nous expliquera de quoi il s'agit. Nous verrons aussi que malgré leurs beaux discours, les chantres de la mondialisation néo-libérale ne croient pas eux-mêmes aux vertus universelles de ladite mondialisation. En coulisse, c'est un tout autre son de cloche qui se fait entendre. Nous laisserons longuement la parole à Anne Morelli, qui vient de publier un petit livre qui décortique les rouages de la propagande de guerre. Et enfin, quelques nouvelles des zapatistes, dont nous suivons le périple depuis trois semaines.
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Dans l'actualité d'hier, mardi, il n'y avait pas seulement un accident de train meurtrier, les écotaxes ou la SNCB, il y avait aussi une manifestation nationale des étudiants contre la déclaration de Bologne. Il y a quelques semaines, la déclaration de Bologne avait déjà suscité quelques remous du côté flamand, parce que des étudiants en colère avaient occupé pendant quelques jours le rectorat de la VUB, le pendant flamand de l'ULB. Par contre, côté francophone, on ne sait toujours pas de quoi il s'agit, et la manifestation d'hier n'y aura rien changé. Pour y voir un peu plus clair, j'ai interrogé Alain Lemaître, du Comité national de lutte contre la déclaration de Bologne, qui nous explique de quoi il s'agit.
écouter l'interview d'Alain Lemaître, 10'41
A la décharge des médias, comme l'a dit Alain Lemaître, la manifestation, toute nationale qu'elle était, n'a rassemblé que 400 à 500 personnes, et on ne peut donc pas dire qu'elle a sérieusement troublé l'ordre et la quiétude de la capitale. Il faut dire que les étudiants ne sont pas facilement mobilisables, puisqu'ils ont à s'insurger souvent contre des projets dont eux-mêmes ne subiront plus les conséquences, et que les décisions qui les concernent sont souvent prises en période d'examens ou de vacances.
Cela dit, ce n'est pas parce que les rues n'étaient pas noires de monde que le silence des médias sur un enjeu sociétal aussi crucial que l'enseignement supérieur serait justifié. On assiste aujourd'hui à l'ébauche d'une soumission de l'enseignement aux lois et aux désirs du marché, alors que l'université est par excellence l'institution dont la mission est de susciter et de cultiver l'esprit critique et la libre réflexion. Une évolution pour le moins inquiétante, et qui se profile dans un silence assourdissant. Le seul problème, c'est que pour parler de ce problème, il faut justement le considérer comme un problème. Pour les médias, qui ont déjà été mis au pas par le monde économique, critiquer la déclaration de Bologne reviendrait à se critiquer eux-mêmes ou à dresser un constat d'échec. Ils préfèrent donc se taire, et une brève dans chacun de nos deux grands quotidiens, ça suffit apparemment amplement pour 500 personnes dans la rue.
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A en croire les partisans et les maîtres d'œuvre de la mondialisation néo-libérale, qu'ils soient du FMI, de la Banque mondiale, de l'OMC ou de n'importe quel gouvernement occidental, la mondialisation, leur mondialisation, est une opportunité en or pour les citoyens du monde entier, du Nord comme du Sud. Si tout le monde coopère gentiment, la mondialisation assurera à la planète un avenir lumineux. C'est à peine si le discours a changé devant les résistances croissantes à cette mondialisation des valeurs de l'argent. Aux deux derniers sommets de Davos, les maîtres du monde ont bien fait preuve d'une préoccupation plus visible pour les oubliés de la mondialisation, en soulignant qu'il fallait qu'elle profite à tout le monde, mais sur le fond et dans les mécanismes, rien n'a changé.
Par contre, en coulisse, le discours est tout différent, comme on le constate à la lecture d'un récent rapport de la CIA, le service américain de renseignements étrangers. La CIA, on connaît, ce ne sont pas des rigolos qui ont l'habitude de s'embarrasser de précautions excessives. Son rapport, qui s'intitule 'Tendances globales 2015' est le fruit d'un dialogue, qualifié de constructif, avec toute une série d'experts non-gouvernementaux dans diverses disciplines. Le but était de scruter les évolutions probables dans le monde d'ici l'an 2015. Le moins qu'on puisse dire, c'est que les conclusions sont révélatrices.
Pour la CIA, dans les 15 années à venir, les pays riches laisseront de grandes parties du monde très loin derrière eux sur le plan des richesses et de la technologie. Tant au niveau mondial qu'à l'intérieur des pays occidentaux, les inégalités ne feront qu'augmenter. D'après le rapport, 'l'évolution de la mondialisation sera capricieuse et marquée par des fluctuations financières chroniques et une inégalité économique accrue. […] Des régions, des pays et des populations connaîtront une économie stagnante, une instabilité politique et une aliénation culturelle,' poursuit le rapport. Le fossé se creusera à tel point qu'il finira par poser un problème de sécurité nationale pour les Etats-Unis. Le statut de première puissance mondiale des Etats-Unis ne fera que s'accroître, et la CIA s'attend à ce que cette position de maître incontesté fasse beaucoup de mécontents, qui useront de tous les moyens, notamment informatiques et terroristes, pour nuire aux intérêts américains. Pour Washington, les incertitudes sont nombreuses. Il y a notamment le talon d'Achille informatique ; si l'ennemi parvient à forcer l'accès aux réseaux cruciaux, les dégâts pourraient faire mal. Il y a aussi la fragilité de la croissance économique des pays occidentaux, qui ne sont jamais à l'abri d'une crise financière ou énergétique, comme on l'a vu ces dernières décennies. Mais pour la CIA, le plus grand défi viendra de l'impact de la mondialisation sur les populations et l'environnement. L'explosion démographique au Sud et le vieillissement au Nord accroîtront encore les inégalités. La malnutrition chronique en Afrique subsaharienne aura progressé de 20% dans quinze ans, et la rareté de l'eau provoquera des guerres, notamment au Proche-Orient. La demande d'énergie ne fera qu'augmenter, notamment en Chine et en Inde, avec les conséquences qu'on imagine sur l'environnement. Cela dit, même si elle augmente beaucoup dans ces pays-là, elle n'égalera jamais la consommation d'énergie gargantuesque des Américains, cause directe d'une forte pollution et indirecte d'une bonne partie des guerres de la planète. Mais bizarrement, le rapport de la CIA reste plutôt discret sur ce point.
Bref, on le voit, on est loin des beaux discours qu'on nous serine habituellement lorsqu'il s'agit de mondialisation. L'Afrique ne se développera pas, en dépit - ou à cause, c'est selon - de tous les programmes d'ajustement structurel du FMI et de la Banque mondiale. Aucune solution, technologique ou autre, n'est envisagée pour stopper, ou même limiter, la destruction de l'environnement. Rares sont les pays intermédiaires, en voie d'industrialisation, qui parviendront à décoller sur le plan économique. Pour les autres, la dérive ne fera qu'empirer. Au sein des pays occidentaux, le fossé social se creusera.
Toutes ces prédictions, on les entend généralement dans la bouche des opposants à la mondialisation libérale. Cette fois-ci, elles viennent d'une instance gouvernementale du pays même qui projette de mondialiser ses valeurs, ses profits, sa culture et même ce qui lui tient lieu de gastronomie, sous prétexte que c'est pour le bien du monde entier. C'est donc un formidable aveu d'échec, ou alors de mauvaise foi, qui serait retentissant s'il était médiatisé comme il le mérite. Pour une fois qu'un rapport de la CIA n'est pas confidentiel, il aurait dû faire la une des journaux. Le seul problème, c'est que la culture médiatique américaine est déjà mondialisée depuis longtemps, et c'est pourquoi les journaux ne nous ont pas parlé de cet avenir qu'on nous promet et qu'on nous prépare.
[source: Uitpers, mars 2001]
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La propagande. Le mot a un peu vieilli, ou alors il est devenu plus péjoratif qu'avant. Aujourd'hui, plus aucun Etat n'a de ministère de la propagande, et plus aucun Etat occidental n'a même de ministère de l'information. Les puissants d'aujourd'hui communiquent, ce qui n'a évidemment rien à voir avec de la propagande. Par contre, lorsque celui qui communique est un adversaire, et a fortiori un ennemi en temps de guerre, toute sa communication n'est que propagande. Inutile de démonter le message, il suffit de le qualifier de 'propagande' et le débat est clos. C'est un mécanisme auquel on a assisté lors des récentes guerres de l'OTAN, et il est évidemment vieux comme le monde.
Pour nous remettre les idées en place à propos de la propagande de guerre, Anne Morelli, professeur de critique historique à l'ULB, a publié tout récemment un petit livre intitulé 'Principes élémentaires de propagande de guerre - Utilisables en cas de guerre froide, chaude ou tiède'. Alors qu'on nous disait depuis une dizaine d'années que les guerres modernes n'ont plus rien à voir avec celles de nos pères et grands-pères, Anne Morelli nous prouve que, du moins en ce qui concerne la communication en temps de guerre - la propagande -, rien n'a changé depuis le début du vingtième siècle. En 80 pages, on s'aperçoit que les dix principes de propagande qui avaient déjà été appliqués notamment en 14-18 et en 40-45 n'ont pas changé d'un iota, et que ces principes s'appliquent pour tous les types de conflits, y compris sociaux. Comme ce sujet concerne évidemment de très près les médias, je suis allé trouver Anne Morelli pour papoter un peu de son bouquin.
écouter l'interview d'Anne Morelli, 28'18
N'oubliez pas de douter, donc, la prochaine fois qu'il y aura une guerre. Pour ceux qui douteraient de leur capacité au doute systématique, je leur conseille vivement le livre d'Anne Morelli, qui s'appelle donc 'Principes élémentaires de propagande de guerre' et qui est paru aux éditions Labor. Plus que d'un livre, il s'agit d'un véritable petit manuel de démystification, qui vous permettra lors de la prochaine guerre de l'OTAN, en Macédoine peut-être, de reconnaître les principes de propagande alors qu'ils se mettent en action sous vos yeux. Pour ce qui est du passage à l'action, ce sera à vous de voir.
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Pour terminer, un rapide petit mot de remise à jour à propos du mouvement zapatiste au Mexique. La semaine dernière, je vous lisais un communiqué du mouvement qui annonçait le départ de la ville de Mexico de Marcos et de ses hommes. Ils étaient venus pour discuter à certaines conditions, qui n'avaient pas été remplies, et après avoir attendu en vain, ils repartaient dans leurs montagnes du Chiapas poursuivre la lutte d'une autre façon.
Depuis lors, les choses ont changé, et il y a eu un revirement spectaculaire au niveau politique. Juste avant le départ des zapatistes, le Congrès à voté à une très courte majorité de dix voix pour que les représentants de l'armée zapatiste puissent s'exprimer devant le Congrès en séance plénière, chose que les politiques refusaient jusqu'alors. La majeure partie du PAN, le Parti d'Action Nationale, le parti libéral du président Fox, a voté contre cette motion. Le président Fox, qui multiplie les gestes d'ouverture apparente en direction des zapatistes, semble d'ailleurs de plus en plus se retrouver en minorité au sein de son parti.
Quoi qu'il en soit, devant ce début d'ouverture de la part du Congrès mexicain, les zapatistes ont décidé de différer leur départ et d'accepter l'invitation. Sauf incident de dernière minute, ils se trouvent en ce moment même à la tribune du Congrès à Mexico pour expliquer leur démarche et leurs revendications devant la représentation politique mexicaine. Je ne peux donc pas vous en dire plus pour l'instant, mais je vous tiendrai évidemment au courant dès qu'il y a du nouveau.