Emission n° 20 du 21 mars 2001

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Vous pouvez écouter l'émission dans son intégralité, ou alors lire les textes et écouter les sons ci-dessous.

 

Playlist :

- Goran Bregovic: Underground-cocek (b.o. du film Underground)

- François Béranger: Exterminator (François Béranger)

- Frères Misère: On vous aura prévenus (Frères Misère)

 

Textes et sons:

Cette semaine, nous parlerons un peu d'actualité et beaucoup de pétrole, deux domaines qui ont de toute façon tendance à présenter quelques points d'intersection. Côté actualité, c'est de la Macédoine qu'il sera question. Les braises du feu balkanique ont tendance à se rallumer mais la presse ne se décide toujours pas à nous expliquer les enjeux profonds, et notamment pétroliers, qui se cachent derrière ces tensions. Nous en parlerons avec le journaliste Michel Collon. Nous parlerons ensuite du Soudan, où l'industrie pétrolière fait indirectement des ravages parmi les populations. Nous verrons tout le cynisme dont sont capables les grandes compagnies pétrolières. Pour rester encore un peu dans l'exotisme, nous irons également jeter un coup d'œil en Turquie pour parler des suites de l'assaut sur les prisons, dont je vous ai déjà parlé à plusieurs reprises dans AlterEcho. Un rapport officiel sur cet assaut a été publié, mais à peu près personne n'en parle. Et pour terminer, quelques nouvelles des Zapatistes dont nous parlions la semaine dernière..

* * *

Mais commençons donc par l'actualité brûlante avec l'embrasement potentiel de la Macédoine. Depuis quelques semaines, la tension remonte dans les Balkans, et elle continue à se déplacer toujours un peu plus vers le sud-est. Ca avait commencé il y a une dizaine d'années en Slovénie et en Croatie ; la guerre avait ensuite déménagé vers la Bosnie voisine, où elle s'était attardée plus que de raison. Après une période d'accalmie, un déluge de feu s'était abattu il y a deux ans sur la Serbie et le Kosovo, et à présent c'est pour la Macédoine que l'on craint. Ce qui se passe sur le terrain, ce n'est pas compliqué à savoir, puisqu'il suffit de lire ou d'écouter les médias pour le savoir. En résumé, les combattants de la liberté que l'OTAN avait soutenus et armés pour libérer le Kosovo, à savoir les Albanais de l'UCK, se sont mués soudainement en de vilains extrémistes albanais qui veulent décomposer la pauvre petite Macédoine, que les Etats-Unis soutiennent depuis son indépendance en 1991. Les extrémistes albanais en Macédoine sont en partie ceux qui se sont battus au Kosovo, plus un bon nombre de nouvelles recrues, et leurs armes viennent très clairement de l'UCK et ont donc été financées par les puissances occidentales. Ca rappelle un peu les Taliban, qui étaient combattants de la liberté lorsqu'il s'agissait de bouter le Russe hors d'Afghanistan, avant de devenir des fous religieux qui emmitouflent leurs femmes et qui font sauter le patrimoine culturel mondial.

En Macédoine, les Albanais représentent une minorité importante, environ 30 pour cent de la population. Ils ne sont pas franchement opprimés, puisqu'il y a, par exemple, des partis politiques albanophones, dont certains font même partie de la coalition au pouvoir. Pourtant, ils se sentent traités comme des citoyens de seconde zone. C'est vrai que leur place dans la société laisse quelque peu à désirer, et notamment que la minorité albanophone n'est pas reconnue dans la Constitution macédonienne. Il y a aussi le fait que la situation économique des Albanais est catastrophique, avec un taux de chômage de près de 60 pour cent. Mais globalement, la situation n'a vraiment rien à voir avec l'oppression serbe de la majorité albanaise du Kosovo. Seulement, le coup de force de l'UCK et de l'OTAN au Kosovo a bien entendu donné des idées aux Albanais de Macédoine. De plus, les éléments les plus combatifs de l'UCK s'étaient retrouvés un peu désœuvrés après avoir purifié leur pays d'une bonne partie de ses habitants serbes après la guerre, donc il était presque inéluctable que la tension s'installe tôt ou tard en Macédoine.

Alors que la tension devient de plus en plus vive, l'opinion mondiale commence à se demander si vraiment il existe un gène balkanique de la violence, et si la guerre s'arrêtera un jour dans cette région d'Europe. En effet, lorsqu'on lit la presse, on se demande ce qui peut bien pousser ces différents peuples à tant de haine, et aussi ce qui peut bien inciter les Etats-Unis et l'OTAN à s'intéresser de si près à ce bout d'Europe, alors que personne n'intervient dans d'autres parties du monde beaucoup plus meurtrières et beaucoup moins complexes. Lorsqu'on lit nos journaux, les rares analyses qu'ils font de la situation ne nous apprennent pas grand-chose à ce sujet-là. Par exemple, lorsque dans Le Soir, Edouard Van Velthem se fend d'une tentative d'analyse, il se pose la question de savoir quelle est l'attitude de la communauté internationale. Pour y répondre, il reste dans le vague en expliquant qu'il y a 'un mélange, parfois confus, de diplomatie et de fermeté'. Il oublie de se souvenir du fait que hier les Serbes étaient tous des crapules, à tel point que l'OTAN pouvait bombarder indifféremment civils et militaires, alors qu'aujourd'hui ce sont des alliés qu'on appelle à la rescousse. Il ne rappelle pas plus que les Albanais qui posent problème aujourd'hui sont à peu près les mêmes que ces agneaux qu'il fallait sauver des griffes du loup au nom du sacro-saint droit d'ingérence humanitaire. Au lieu de détailler tout cela, il préfère une formule tout à fait cryptique et vague : il constate la mise en place d'un 'rééquilibrage de la vision stratégique régionale'. Ca veut à la fois tout dire et rien dire. Pour le reste, on lit entre les lignes ou dans des citations qu'il est peu crédible que le Kosovo, et sa frontière avec la Macédoine, qui sont des territoires contrôlés par les forces de l'OTAN présentes en grand nombre, voient circuler librement les extrémistes albanais, mais ce n'est jamais dit explicitement, et personne n'en tire évidemment la conclusion que l'OTAN laisse peut-être faire, délibérément, les Albanais.

LLB est un peu moins avare de commentaires et d'analyses, mais ça ne change rien à l'affaire. Pour Christophe Lamfalussy, la radicalisation des Albanais de Macédoine est 'peut-être liée à des maladresses de l'armée de Skopje, et à l'affaiblissement du parti albanais au pouvoir'. Evidemment, rien à voir avec le fait que l'OTAN ait fourni les armes et ait créé un précédent au Kosovo voisin. Dans le même commentaire, Lamfalussy effleure le sujet de l'épuration ethnique du Kosovo après la guerre, en disant que certains Albanais 'soulignent' par des attentats commis contre les Serbes, 'leur volonté de bâtir un Kosovo ethniquement pur'. Voilà un 'soulignement' qui porte ses fruits, puisque la terreur albanaise a fait après la guerre des centaines de morts et des dizaines de milliers de réfugiés parmi les Serbes du Kosovo. La seule fois où le même journaliste semble égratigner l'OTAN, c'est lorsqu'il souligne la réaction fort molle de l'OTAN face aux événements de ces dernières semaines. 'C'était assez naïf - ou diaboliquement cynique', conclut-il, sans réellement se mouiller.

Pour le reste, on a droit à des analyses de l'évolution probable du conflit, des forces en présence ou du nationalisme albanais, mais jamais rien qui permette de saisir des enjeux bien plus importants, qui pourtant existent bel et bien.

Lors de la Guerre du Golfe, une partie de l'opinion s'était indignée du fait que l'on fasse la guerre pour du pétrole, même si les Américains prétendaient que cette guerre était humanitaire. Au moment où se profilait la guerre du Kosovo, l'OTAN avait évidemment beau jeu de souligner que cette fois-ci, la guerre devait forcément être humanitaire, puisqu'il n'y a pas de champs pétrolifères dans la région. Et pourtant… Pourtant, le pétrole et le gaz sont bel et bien des enjeux dans les guerres des Balkans, comme va nous l'expliquer le journaliste Michel Collon, qui est un observateur très attentif et engagé des crises balkaniques. Il m'a expliqué par téléphone quels sont les enjeux énergétiques de la région, et pourquoi le Kosovo, par exemple, n'était pas du tout une guerre humanitaire. Avec toutes mes excuses pour les petits couacs de la liaison téléphonique, mais rassurez-vous, tout reste compréhensible.

écouter l'interview de Michel Collon, 21'48

Précisons que le livre dont parle Michel Collon dans cette interview s'intitule 'Monopoly : L'Otan à la conquête du monde', et qu'il est paru l'année dernière aux éditions EPO.

Comme le dit Michel Collon, il ne faut peut-être pas généraliser en parlant des médias, et je tiens donc à relever une interview très éclairante, diffusée hier dans Matin Première sur la RTBF radio et réalisée par Jean-Pierre Jacqmin. C'est Jean-Pierre De Waele, professeur de sciences politiques à l'ULB qui répondait à ses questions, et même s'il n'a pas parlé pétrole ou enjeux stratégiques, on peut dire qu'il a la mémoire moins courte que les journalistes de la presse écrite. Ainsi, Jean-Pierre De Waele rappelait en vrac que les extrémistes d'aujourd'hui portent les mêmes armes et bénéficient plus que probablement de la même infrastructure militaire que l'UCK du Kosovo, que ce sont les Occidentaux qui leur ont fourni ces armes, que beaucoup d'horreurs de l'UCK ont été légitimées parce qu'elles servaient la lutte contre Milosevic, qu'on a fermé les yeux sur l'épuration ethnique des Serbes du Kosovo, etc. Toutes des choses qu'on ne lit pas dans la presse. Il y avait aussi un passage très éclairant sur les objectifs des Etats-Unis dans la région, qui rejoint certaines des analyses de Michel Collon. Pour Jean-Pierre De Waele, il est tout à fait invraisemblable que ni les services de renseignements de l'OTAN ni les satellites américains n'aient vu qu'une organisation militaire était en train de se mettre en place. Ils sèmeraient donc délibérément le bordel, soit pour justifier leur présence, soit pour se retirer en laissant l'Europe déstabilisée. Pour Jean-Pierre De Waele, ce n'est qu'une thèse et il faut rester prudent, mais il a au moins le mérite d'avoir exposé cette thèse, et il a été le seul à l'avoir fait cette semaine dans les médias. Pour conclure, il souligne encore à juste titre que ce que font les Occidentaux, c'est 'légitimer à chaque coup les personnes qui prennent les armes, puisqu'il faut à chaque fois visiblement prendre les armes dans la région pour que les Occidentaux veuillent bien investir de l'argent dans la région'. Et pour lui, c'est bien l'argent qui manque, puisqu'il parle d'une situation économique catastrophique dans toute la région des Balkans, et même d'un 'Hiroshima social' dans la région macédonienne de Tetovo où se déroulent les combats actuels.

Comme quoi on peut parfois découvrir des analyses sensées dans les médias. Il suffit pour les journalistes de mettre leur micro sous le nez d'un interlocuteur soigneusement choisi et de lui poser quelques bonnes questions, et le tour est joué.

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Puisque nous sommes dans le pétrole, restons-y. Il n'y a pas que dans les Balkans que l'industrie pétrolière a un effet ravageur sur les populations et la politique locales. On savait déjà que Total refuse obstinément de quitter la Birmanie, qui est une dictature militaire sanglante qui réduit sa population en esclavage, notamment au profit des sociétés pétrolières. Quelques députés belges en ont fait les frais lorsqu'ils étaient allés plaider, lors d'une assemblée générale du groupe Total à Paris, pour le retrait de Birmanie. Ils s'étaient tout bonnement fait huer par les actionnaires, qui étaient là, eux, pour parler gros sous.

On a également appris cette semaine, à l'occasion du procès de Roland Dumas dans l'affaire Elf, que la société Elf utilisait les services d'un belge, le très louche Jacques Monsieur, pour fournir des armes à différentes factions du Congo Brazzaville. La tragique ironie, c'est qu'en 1997, il fournissait tant le putschiste du moment, Denis Sassou Nguesso, que le potentat en place, Pascal Lissouba. Mais cela n'a rien d'étonnant puisque ni le pétrole ni l'argent n'ont de couleur politique, on le sait bien.

A l'autre bout de l'Afrique, c'est maintenant le Soudan qui est en train de tomber en proie à la fièvre de l'or noir et, comme le soulignait un article dans De Morgen ce week-end, au Soudan, le pétrole emporte tout sur son passage. Comme vous ne lirez pas cet article dans le reste de la presse, je me permets de vous en répercuter le contenu.

En avril 1999, la société suédoise Lundin Oil annonçait qu'elle avait trouvé dans le sud du Soudan une réserve de pétrole d'excellente qualité d'au moins 300 millions de barils. Le problème, c'est que le sud du pays est très instable depuis des années, et que c'est le territoire de l'Armée populaire de libération du Soudan, la SPLA. Lorsque la SPLA s'est mise à attaquer les installations pétrolières, au début de l'année dernière, Lundin Oil a annoncé son retrait du pays. Le gouvernement soudanais, qui attendait des millions de pétrodollars, a décidé que ça ne se passerait pas comme ça et a lancé une offensive que l'on pourrait qualifier de radicale, mais le mot serait faible. L'idée, c'était d'éliminer toute vie autour des installations pétrolière. Par conséquent, l'offensive visait non seulement les rebelles responsables des attaques, mais toute présence humaine dans la région. La tactique était assez simple : le nettoyage commençait par un tapis de bombes largué par de gros bombardiers Antonov, qui était suivi par une vague d'hélicoptères venus mitrailler ceux qui avaient eu l'impudence de survivre, pour terminer le travail en envoyant des troupes au sol raser ce qui restait des villages. Plus de dix mille personnes ont fui à pied ce ratissage en règle.

En dix mois, le boulot était terminé et la région nettoyée de ses habitants indésirables. Comme on dit en termes diplomatiques : 'la stabilité était revenue'. Lundin Oil, la société scandinave, en a pris acte avec satisfaction et a déclaré, il y a deux mois, que toutes les conditions sont désormais remplies pour reprendre l'exploitation du champ pétrolifère. Aujourd'hui, Lundin a tout plein de projets d'expansion dans la région et envisage de prolonger la route du pétrole au Sud-Soudan, ce qui entraînera sans doute de nouveaux nettoyages du même type.

Dans le sud-est du pays, c'est la société canadienne Talisman qui extrait du pétrole, et là aussi, on semble appliquer la recette. D'après des religieux étrangers, 48 villages ont été brûlés et 55.000 personnes chassées de chez elles rien que pour l'année dernière. En 1999, c'est le rapporteur spécial des Nations Unies, Leonardo Franco, qui faisait état de la destruction de centaines de villages et de 17 églises. En échange, il est évident que les avions et les hélicoptères utilisés pour faire le sale boulot peuvent librement disposer des aérodromes privés de Lundin Oil et de Talisman.

Evidemment, cette stabilité nouvelle est très attrayante pour le secteur pétrolier, et plusieurs autres compagnies ont des projets d'avenir dans le sud du Soudan. C'est ici qu'entrent en jeu de vieilles connaissances, à savoir les sociétés françaises Elf et Total, et la belge Petrofina. Depuis les scandales que j'évoquais tout à l'heure, toutes ces grosses boîtes ont succombé à la fusionnite aiguë et ne forment aujourd'hui plus qu'une seule qui s'appelle, je vous le donne en mille : TotalFinaElf. Au début des années 80, Total était l'une des premières compagnies à effectuer des tests de forage dans la région, mais elle s'était retirée en 1985, précisément pour des raisons de sécurité. Cependant, les temps changent, et en octobre 1999, devant l'attitude constructive des autorités soudanaises, TotalFina a annoncé que grâce à l'amélioration de la sécurité dans la région, le moment était venu de retourner investir au Soudan. Il ne faut pas être devin pour imaginer que la région de la ville de Bor, là où se trouve la concession de TotalFina, les services de nettoyage risquent également de passer. Déjà, les autorités limitent fortement les activités des ONG présentes sur place pour pallier la situation humanitaire catastrophique due à la guerre entre rebelles et armée régulière, et le gouvernement attise la haine ethnique pour diviser les populations. De plus, l'arrivée des pétroliers a fait basculer la guerre en faveur du gouvernement, puisque le million de dollars qu'encaissent chaque jour les autorités est entièrement réinvesti dans l'armée, qui a été modernisée de façon spectaculaire. Les pétrodollars ont même permis au Soudan de mettre en place sa propre industrie d'armements, ce qui fait que les importations d'armes ne seront bientôt plus qu'un mauvais souvenir.

Malgré l'évidence de tous ces effets pervers, les compagnies pétrolières occidentales estiment que leur présence a une influence bénéfique sur le pays. Deux pontes de chez Talisman écrivaient récemment dans une publication spécialisée que 'rester au Soudan est moralement la meilleure décision, parce que cela améliore la vie de la population Soudanaise'. Pour Talisman, sa présence au Soudan crée des 'oasis de paix'. Si quelqu'un connaît un mot qui veut dire à la fois cynique, hypocrite et détestable, qu'il me l'envoie, parce qu'il manque à mon vocabulaire et j'aimerais bien l'apprendre. En attendant, j'utiliserai le mot 'Talisman'.

Pour tester à quel point TotalFinaElf est 'Talisman', donc, j'ai appelé tout à l'heure le service presse et communication de la société à Bruxelles, pour demander une réaction à l'article du Morgen et pour voir quel était le point de vue de la société sur ses projets soudanais et leurs conséquences. La dame m'a dit qu'elle n'avait pas lu l'article, mais qu'elle devait demander au siège de Paris si la société 'communique' sur ce genre de choses. Une minute trente plus tard, elle me rappelait ; apparemment le conciliabule n'avait pas duré très longtemps. La réponse, c'était : nous ne communiquons pas sur des projets qui ne sont pas encore finalisés, au revoir. Je rappellerai donc une fois que le projet sera finalisé, mais je sais d'avance quelle sera la teneur de la 'communication'. Je vous la donne en avant-première : 'Nous ne savions pas. Mais tout cela est du passé. Maintenant, rester au Soudan est moralement la meilleure décision, parce que notre présence crée des oasis de paix.' Et on ne pourra pas leur donner tort. Si vous ne me croyez pas, allez vérifier vous-mêmes. Les régions pétrolières sont aujourd'hui des oasis de paix, où règne le silence, un silence de mort.

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Je vous avais parlé, au début de cette année, de l'assaut sur les prisons turques, qui avait fait plusieurs dizaines de morts et de nombreux blessés. Fin décembre 2000, cela faisait plusieurs semaines que des centaines de prisonniers politiques turcs observaient une grève de la faim pour protester contre la mise en service des nouvelles prisons de type F, qui isoleraient les prisonniers par petits groupes de 2 ou 3 alors qu'ils sont aujourd'hui regroupés en grands dortoirs. La crainte des prisonniers, qui ne paraît pas infondée, était que cet isolement faciliterait la torture et les exécutions sommaires, qui sont monnaie courante dans les prisons turques. L'armée turque avait donc lancé un assaut généralisé sur les prisons pour briser la grève de la faim, et la communauté internationale s'était mollement inquiétée de la violence de cette répression. Une commission d'enquête de People's Rights Watch s'était rendue sur place et avait ramené des témoignages, des photos et des vidéos horrifiants, qui attestaient notamment de l'utilisation de lance-flammes pour déloger les prisonniers sans armes, juste pour donner une idée du type de répression choisi. Cette commission d'enquête avait suscité peu de réaction dans la presse. J'avais relevé à l'époque un article dans LLB, qui tirait surtout sur la commission d'enquête de PRW, qui serait soi-disant d'extrême gauche et qui raconterait par conséquent n'importe quoi. L'article était tellement consacré à enfoncer cette commission d'enquête qu'il ne restait plus beaucoup de place pour relater ses conclusions. La teneur implicite de l'article, c'était : qu'on envoie des gens sérieux, et on verra ce qu'ils disent.

Les gens sérieux, ce sont par exemple ceux du Comité pour la Prévention de la torture et des peines ou traitements inhumains ou dégradants, le CPT pour faire bref. Le CPT est un organe du Conseil de l'Europe, une organisation dont fait partie la Turquie. Comme les gens du CPT sont 'sérieux', justement, leurs méthodes et leurs langage sont extrêmement prudents, pour ne pas dire pire. Pour vous donner une idée, voici quelques extraits du rapport que le CPT a publié récemment. Le CPT commence par reconnaître que la mission des forces de l'ordre était 'ardue et parfois périlleuse', et que les forces de l'ordre se sont heurtées à des barricades et à une violente résistance. Tout de suite, on imagine les gendarmes tout démunis avec leurs pauvres chars et leurs piètres lance-flammes face aux impénétrables barricades des prisonniers qui n'ont plus mangé depuis huit semaines. Le rapport est également truffé de félicitations à l'attention des autorités, pour avoir été capables de mettre en service de nouvelles prisons avant la date prévue, afin d'y transférer les prisonniers évacués après l'assaut. La délégation du CPT a aussi été impressionnée des soins médicaux prodigués aux grévistes de la faim dans les prisons et les hôpitaux. Naïvement, le rapport conclut que 'pour mettre un terme aux grèves de la faim, un processus d'adaptation, d'explication et de mise en confiance sera nécessaire. Des mesures seront également nécessaires afin de convaincre les détenus qu'ils n'ont pas à craindre pour leur vie dans les prisons de type F.' Tout ne serait donc qu'une question d'explication et de mise en confiance, alors qu'on connaît le triste bilan des prisons turques en matière de droits de l'homme.

Malgré ces extrêmes précautions diplomatiques, le rapport est révélateur. D'après le CPT, 'les informations recueillies laissent supposer que les méthodes des forces de sécurité n'ont pas toujours été proportionnées aux difficultés rencontrées' ; c'est le moins qu'on puisse dire. Un seul exemple est cité, celui du dortoir des femmes de la prison de Bayrampasha, à Istanbul. Sur 27 femmes qui s'y étaient retranchées, 6 sont mortes et de nombreuses autres ont été blessées, notamment brûlées. Les 27 femmes n'ont opposé aucune résistance violente, ce qui n'a pas empêché les gendarmes de leur tirer dessus, avec des grenades lacrymogènes et à balles réelles, et ce pendant plusieurs heures. A un moment donné, les gendarmes ont mis le feu au dernier étage du dortoir, accidentellement ou non - le rapport ne se prononce pas - et ils ont laissé brûler, alors qu'ils ont été 'immédiatement avertis que des détenues étaient la proie des flammes' et qu'ils 'disposaient du matériel adéquat, notamment des tuyaux d'incendie'. Par conséquent, toujours très timoré, le CPT 'demande' gentiment qu'une enquête 'approfondie et indépendante' soit menée sur cette intervention, et précise qu'il 'serait également souhaitable que des enquêtes semblables soient menées sur toutes les interventions effectuées à cette époque dans des établissements pénitentiaires'.

En clair, on est face à un rapport qui malgré sa diplomatie extrême ne peut pas faire autrement que d'accuser les Turcs d'avoir laissé rôtir des prisonnières, et cet incident n'est repris qu'à titre exemplatif. Il semble donc que ce rapport ait une certaine valeur médiatique, d'autant plus que la Turquie frappe à la porte de l'Union européenne et que cette semaine encore, elle lui a fait les doux yeux en promettant d'abolir la peine de mort. Pourtant, un seul journal à ma connaissance a parlé de ce rapport, et il ne l'a pas fait très bien. L'article paru dans De Morgen fait constamment l'amalgame entre le rapport du CPT et celui de PRW, qui ne prenait, lui, aucune précaution diplomatique. Il s'ensuit un article sensationnaliste qui donne l'impression que le rapport du CPT est incendiaire. Il note tout de même, par contre, que le CPT caresse aussi la Turquie dans le sens du poil, et il relève surtout à juste titre que le CPT ne fait aucune remarque sur le fait que la Turquie ait 11.000 prisonniers politiques, dont la majorité est emprisonnée pour des délits d'opinion. Donc, un article plein de défauts, mais un article quand même. Par contre, dans LLB, qui avait consacré tout un article à enfoncer une commission d'enquête qui ne lui convenait pas, on ne retrouve pas un mot sur le rapport du CPT, qui manie un style et un ton qui sont pourtant beaucoup plus proches de celui de LLB, justement. Mais manque de bol, la journaliste qui s'en occupe habituellement a pris une semaine de congé pour cause de déménagement. Elle m'a donc conseillé de m'adresser à Gérald Papy, qui m'a candidement avoué qu'il n'avait jamais entendu parler de ce rapport et qu'il ne prévoit pas, par conséquent, d'y consacrer un article.

En conclusion, deux possibilités. Soit il est plus confortable de critiquer une petite délégation de médecins et d'avocats sous prétexte qu'ils sont engagés, qu'un pays ami qui frappe à la porte de l'Union européenne. Soit LLB manque tout simplement de curiosité et ses journalistes ne surfent par sur Internet et ne lisent pas les autres journaux. A vous de choisir lequel des deux cas de figure vous déprime le plus.

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La semaine dernière, AlterEcho était entièrement consacré au mouvement zapatiste et à sa marche sur la ville de Mexico, une marche destinée à demander le respect et la dignité pour les populations indigènes. Arrivé à Mexico, le but des zapatistes était de convaincre la classe politique mexicaine de reprendre le dialogue en remplissant les trois conditions posées par les zapatistes : libération des prisonniers zapatistes, évacuation de 7 camps militaires sur les 259 que compte le Chiapas, et adoption de la loi qui a résulté des accords de San Andres en 1996 et qui garantit aux peuples indigènes une reconnaissance et des droits constitutionnels. Ces conditions n'ont pas été remplies, et le président Fox a préféré faire au sous-commandant Marcos des propositions très médiatiques, comme un tête-à-tête entre les deux hommes, ou des pourparlers limités avec une petite délégation du Congrès mexicain.

Aujourd'hui, voyant que Fox et son gouvernement n'iraient pas plus loin et ne rempliraient pas les conditions posées malgré toute leur apparence de bonne volonté, les zapatistes ont décidé de lever le camp. Ils ont publié un communiqué que je vous livre dans une version très résumée pour vous informer de la suite des événements :

"Frères et sœurs, le gouvernement de Vicente Fox a été plus attentif à l'impact médiatique de la marche qu'à l'évident soutien populaire qu'a éveillé la marche pour la dignité indigène. Au lieu d'accomplir les trois signes afin de profiter du séjour dans le District fédéral d'une délégation de l'EZLN pour renouer le dialogue, monsieur Fox s'est consacré à lancer des déclarations à tort et à travers, sans faits qui les soutiennent. Durant sept jours, depuis le 13 mars passé, l'EZLN a attendu avec patience que le Congrès accepte sa disposition au dialogue digne et respectueux. Nous, les peuples indiens, nous ne marchons et ne marcherons pas en frappant aux portes pour supplier qu'ils nous écoutent et nous répondent. Le Mexique se définit maintenant par avant et après la Marche de la dignité indigène, une marche qui a inclus tous les peuples indiens et des centaines de milliers de Mexicains. Nous les zapatistes, nous nous montrons ouverts au dialogue, nous nous sommes désarmés pour cette mobilisation, nous nous sommes exposés ouvertement à n'importe quelle agression en visitant des dizaines de places publiques au long de plus de trois mille kilomètres.

Maintenant plus que jamais, la séparation entre le gouvernement et le peuple est non seulement marquée, mais aussi antagoniste. Le gouvernement défie ouvertement la société et la regarde avec mépris.

Pour tout ce qui précède, l'EZLN a décidé de mettre fin à sa présence dans la ville de Mexico et de commencer son retour aux montagnes du Sud-Est mexicain. L'entêtement de la classe politique est clair. La reconnaissance constitutionnelle des droits indigènes doit exister et nous chercherons de nouvelles formes de lutte pour y arriver.

Le prochain jeudi 22 mars 2001, la délégation zapatiste réalisera un acte d'adieu, face au Congrès de l'Union, pour remercier le peuple mexicain, la communauté internationale et la ville de Mexico, de l'appui et de l'hospitalité reçus durant la marche et durant son séjour dans le District fédéral. L'EZLN appelle la société civile internationale et les comités de solidarité dans le monde entier pour que, ce jour 22 mars, ils fassent entendre leur voix, avec la nôtre, et rejettent la politique d'exclusion que pratiquent les pouvoirs exécutif et législatif mexicains. Le vendredi 23 mars 2001, la délégation zapatiste repartira de la ville de Mexico à destination des montagnes du Sud-Est mexicain. Dans nos communautés, nous informerons du double résultat de la marche : l'entêtement de ceux qui gouvernent et le grand appui des gens du Mexique et du monde.

Frères et sœurs, nous partons. Avec toutes et tous ceux que nous sommes, nous reviendrons.

Signé : Comité clandestin révolutionnaire indigène - Commandement général de l'Armée zapatiste de libération nationale. Mexico, mars 2001."

Donc, les Zapatistes constatent le blocage et décident de repartir au Chiapas ce vendredi, et ils chercheront de nouvelles formes de lutte pour parvenir à leurs fins. Le monde attend avec curiosité, et AlterEcho vous tiendra évidemment au courant.

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