Emission n° 16 du 21 février 2001
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Vous pouvez écouter l'émission dans son intégralité, ou alors lire les textes et écouter les sons ci-dessous.
Playlist :
- Daniel Hélin: Gendarmerie blues (Fait main à Borlon)
- Lou Reed: Men of good fortune (Berlin)
- Les Elles: La chatte de monsieur Clock (Les Elles)
Textes et sons:
Cette semaine dans AlterEcho, nous exercerons le droit de suite, une pratique trop souvent oubliée en journalisme qui consiste à faire le suivi de certains dossiers abordés précédemment. Pour commencer, nous reviendrons sur l'affaire Pascal Marchand, que nous avions abordée la semaine dernière, et nous verrons à cette occasion où en est l'efficacité de la nouvelle police unique. Nous reviendrons également sur un petit passage d'un édito de La Libre Belgique que nous avions cité il y a deux semaines dans l'émission sur Davos et Porto Alegre. Nous aurons l'occasion d'illustrer à quel point LLB se fourrait le doigt dans l'œil jusqu'au coude. Nous reparlerons aussi du président Bush, de son équipe flambant neuve et de leurs premiers pas sur la scène internationale. Et enfin, nous illustrerons les principes d'éducation aux médias et de réforme des médias qu'abordait la semaine dernière Geoffrey Geuens par un portrait de l'ATA, l'Association des téléspectateurs actifs.
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La semaine dernière, les fidèles auditeurs que vous êtes avaient eu droit à une interview de Pascal Marchand, dans laquelle il nous relatait notamment les conditions de son arrestation et de sa détention. Pour les mauvais sujets qui auraient raté l'émission, rappelons en bref que Pascal Marchand est un militant du Collectif contre les expulsions, qui avait participé à une manifestation devant le centre fermé 127bis de Steenokkerzeel, pour protester contre une expulsion collective de Tziganes. Il y avait eu quelques remous, mais rien de vraiment sérieux. Pascal Marchand avait par conséquent été le premier surpris de se retrouver en prison plus d'une année après, condamné par défaut à un an de prison ferme pour coups et blessures et dégradation de matériel, notamment. Suite à son opposition à ce jugement et devant la pression des centaines de sympathisants venus réclamer sa remise en liberté, il avait été relâché après dix jours de cachot et de passages à tabac, et un nouveau jugement sur le fond avait été fixé au 4 mai prochain. Provisoirement, les choses allaient donc un peu mieux.
Quelles ne furent donc pas sa surprise et son incrédulité, dimanche dernier à neuf heures du matin, lorsqu'il a vu débarquer à son domicile la police de Schaerbeek. Sous prétexte de lui remettre une convocation, les policiers lui ont fait ouvrir la porte pour lui signifier, une fois qu'ils avaient un pied sur le seuil, qu'ils venaient l'embarquer. Pascal Marchand figurait au Bulletin central des signalements avec une ordonnance de capture, il était condamné à un an de prison ferme, il fallait donc l'arrêter, et pour une fois les flics faisaient consciencieusement leur boulot. La première stupéfaction passée, Pascal Marchand a évidemment refusé catégoriquement de les suivre. Dix jours de mauvais traitements avant d'obtenir sa libération, pas question que le cauchemar recommence une bonne semaine plus tard. Après quelques échanges verbaux pas très amicaux, on l'imagine, Pascal Marchand comprend qu'on vient le cueillir pour cette même condamnation à un an ferme, celle pour laquelle il est provisoirement remis en liberté, et il explique aux représentants de la maréchaussée qu'ils font erreur et que la question a déjà été réglée devant un tribunal. De plus en plus consciencieux, les flics lui demandent alors de leur soumettre une 'attestation de désignalement', un papier qu'il aurait dû recevoir à sa libération pour prouver qu'il ne s'était pas frauduleusement évadé. Manque de bol, et surtout irrégularité de procédure, Pascal Marchand n'a jamais reçu ce papier et il n'est donc pas en mesure de prouver que sa liberté n'est pas usurpée. Il propose bien aux pandores de leur montrer tous les articles qui ont paru dans la presse suite à son arrestation puis à sa libération, mais là, il sous-estime nos amis des forces de l'ordre, qui écoutent sans doute AlterEcho et qui ont par conséquent appris à se méfier de ce qu'ils lisent dans la presse. Finalement, c'est la technologie moderne qui aura le dernier mot : les policiers consultent par radio leur dispatching central, qui vérifie et leur enjoint de laisser tomber. Une fois de plus, l'affaire se termine bien, provisoirement.
N'empêche, on peut se demander à quoi aura servi la réforme des polices qui devait résoudre les dysfonctionnements policiers, et notamment les défauts de communication entre services. A moins évidemment qu'il ne s'agisse d'une nouvelle intimidation, d'un nouveau harcèlement à l'encontre d'un militant politique de la part d'un état de plus en plus ouvertement policier.
A propos d'état policier, justement, j'ai relevé une petite histoire ô combien instructive ce mois-ci en première page du magazine C4, 'le mensuel qui vous pend au nez', réalisé par des chômeurs. Comme ce n'est pas très long, je ne résiste pas à l'envie de vous lire ce petit texte in extenso. Il est intitulé, fort à propos : 'Offre d'emploi'.
'J'ai reçu un jour un appel sur mon GSM d'une dame qui se présentait comme étant de la gendarmerie et demandait à me rencontrer au sujet de mon changement de domicile. D'abord j'ai cru qu'une copine me faisait une blague, mais pas du tout. Elle insiste en me disant qu'elle doit me faire signer un document. Je lui réponds que l'agent de quartier est déjà passé et que j'ai fait mon changement de domicile à l'administration communale. Mais elle m'explique qu'avec la fusion des polices tout est en train de se réorganiser et que c'est elle dorénavant qui s'occupera de mon quartier. On prend rendez-vous pour le surlendemain à la gendarmerie.
Je vais donc à la gendarmerie, je suis accueilli par une grande blonde aux yeux bleus, taillée comme un gendarme peut l'être. Elle me reçoit très gentiment, avec un tas de papiers sous le bras. Elle ne me parle plus du tout de mon changement d'adresse. Elle me demande par contre si je suis content de mon nouveau quartier. Je lui dis que c'est un quartier résidentiel, très bien et très agréable, mais que je connaissais déjà puisque je ne bougeais que de deux rues. Elle me demande alors si je ne vois rien de spécial dans ce quartier. Je lui demande de préciser et elle me répond : oui, des bandes de jeunes, marocains, turcs ou autres... Puis elle enchaîne en me disant que mon quartier n'est pas comme d'autres où il y a de gros problèmes avec les bandes de jeunes, et que la gendarmerie compte sur des gens comme moi. Elle a étudié mon casier judiciaire qui est tout à fait vierge. Et c'est pour ça qu'elle me demande de garder l'œil sur tout ce qui paraîtrait louche dans le quartier. Ensuite, elle me sort trois feuilles de questions qui doivent me permettre de donner mes impressions sur le quartier et me dit que je pourrais travailler ça chez moi. Là je me suis raidi, je me suis levé et je lui ai dit que j'étais submergé de travail et que si je devais faire celui de la gendarmerie, je ne m'en sortirais pas... tout ça avec un grand sourire. Elle ne m'a pas donné les feuilles de questions, mais elle m'a répété de garder l'œil ouvert, elle m'a laissé ses coordonnées en me disant que je n'hésite pas à la contacter si il y avait la moindre chose. Elle m'a même dit qu'on se reverrait bientôt et qu'elle passerait me rendre visite chez moi ! Je n'ai jamais su pourquoi c'était moi qu'elle avait contacté.
J'en ai parlé à des personnes "concernées", qui ont une certaine autorité et qui m'ont dit textuellement "la Gestapo se met en place". Cette façon de faire est illégale et ils m'ont même conseillé de porter plainte auprès du Procureur du Roi pour convocation fallacieuse. Mais je n'ai aucune trace de cet entretien : j'ai été convoqué par téléphone et je n'ai rien signé.'
Voilà une petite anecdote qui illustre bien ce qui est en train de se passer et qui nécessite peu de commentaires. Vous ne pourrez pas dire que vous n'étiez pas prévenus.
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Dans l'actualité de la semaine, le sujet principal c'est le fils Bush et son équipe qui sont entrés dans le monde comme une débutante lors de son premier bal mondain. J'avais déjà eu l'occasion de vous présenter l'un ou l'autre ministre de George Bush second et de vous parler des réjouissances que nous promettaient ces joyeux drilles. La semaine dernière, Philippe Paquet décortiquait à son tour l'équipe Bush dans LLB, de façon bien plus complète, avouons-le. Pour Philippe Paquet, la caractéristique principale de cette équipe, c'est sa moyenne d'âge élevée. La Dream Team dont se vantent les Républicains, écrit-il, compte parmi les plus âgées dans l'histoire du pays et paraît sortir tout droit des placards des administrations précédentes. Pour illustrer, il cite un chapelet de membres de l'équipe de W qui ont servi sous le père Bush, comme Colin Powell, qui a 69 ans, ou Dick Cheney. D'autres faisaient partie de l'équipe de Ronald Reagan, on s'en doute, mais les plus anciens remontent encore avant. Donald Rumsfeld, 68 ans, était déjà chef du personnel de la Maison Blanche sous Gerald Ford, soit au début des années septante, et mieux que ça, il était déjà conseiller du président Nixon, qui a tout de même été élu en 1968. Cela inspire à Philippe Paquet un commentaire tout à fait pertinent : 'l'équipe de George W. Bush a été formée au moule de la Guerre froide, écrit-il. Il n'est pas sûr que son mode de pensée et ses réflexes ne soient plus ceux de cette époque[-là].' C'est très finement observé de la part de Philippe Paquet, et il est d'autant plus dommage que ce même Philippe Paquet ne parvienne pas à tirer les conséquences de son propre commentaire, comme nous le verrons dans quelques instants.
Donc, l'équipe de Bébé Bush a été formée au moule de la Guerre froide. Ca se traduit en premier lieu dans sa politique d'armement. Le quotidien flamand De Morgen rendait compte la semaine dernière des premières évolutions en matière d'armement. Le nouveau président en avait fait sa semaine de la sécurité nationale, et il a tenu une série de discours pour illustrer cette festivité. Pour Bush, en même temps que dans un nouveau millénaire, nous entrons dans une nouvelle ère de l'armement, qui verra naître une nouvelle architecture pour la défense des Etats-Unis et de leurs alliés. Bush a ainsi tranché dans un débat qui fait rage depuis un certain temps dans les milieux de la défense aux Etats-Unis, entre ceux qui donnent la priorité à une refonte totale des systèmes d'armements et les autres, qui pensent qu'il faut d'abord penser à l'extension des systèmes existants. Apparemment, la notion même de réduction de l'armement s'apparente à un gros mot dans ce débat-là. Ce sont donc les tenants de la refonte totale qui semblent l'emporter, et ça ne devrait étonner personne puisque Bush avait déjà annoncé lors de sa campagne électorale qu'il appuierait de tout son poids l'élaboration du NMD, le Nuclear Missile Defence, fameux bouclier antimissiles dont l'idée date, elle aussi, de l'ère de Ronald Reagan.
Ce qui se cache derrière tout ça - le correspondant aux Etats-Unis du Morgen l'a très bien compris - c'est l'éternel pognon. A ce point de vue là, c'est le festival, du moins pour certains. Pour les politiciens, d'abord, puisqu'on apprend que l'industrie militaire a versé l'année dernière plus de 13 millions de dollars aux deux candidats, dont les deux tiers au parti de George Bush. Ils étaient donc en droit de s'attendre à une petite contrepartie. Pour l'industrie de l'armement, ensuite. Comme le note le correspondant du Morgen, les nouveaux systèmes d'armement rapportent en général plus que l'extension des anciens. En général, leur prix final est bien plus élevé que les estimation initiales, un principe qui ne vaut donc pas uniquement pour les projets de la SNCB en Belgique. Pour le fameux NMD, les prévisions ont déjà grimpé de 60 à 100 milliards de dollars, soit environ 4500 milliards de nos francs, et cela avant même que la première antenne satellite ne soit posée. En plus, ces nouveaux systèmes d'armement vont faire entrer dans la danse militaro-industrielle des secteurs qui traditionnellement n'étaient pas impliqués dans ce commerce de mort. Le secteur informatique, par exemple, peut s'attendre à de juteux marchés de plusieurs centaines de milliards de dollars avec l'arrivée de la nouvelle génération d'armes informatisées.
Apparemment, on assiste donc à une évolution assez paradoxale que l'on pourrait appeler le 'keynésianisme militaire'. Un petit mot d'explication pour les réfractaires au jargon économique. Le keynésianisme, c'est la doctrine de l'économiste John Maynard Keynes, qui avait permis aux Etats-Unis de sortir des conséquences de la grande crise de 1929. Pour Keynes, le moteur de l'économie, c'était l'état. Si l'état investissait massivement dans l'infrastructure et finançait de grands projets de travaux publics, cela créerait non seulement des emplois, mais aussi les possibilités d'une relance économique, puisque l'infrastructure pour la relance serait là et que les ménages auraient de quoi consommer grâce au redémarrage de l'emploi. Il serait toujours temps ensuite de combler les trous que cela faisait dans le budget de l'état. Cette doctrine a été appliquée en gros jusqu'au début des années septante, avant de faire place au néo-libéralisme, qui prône au contraire un retrait maximum de l'état et une rigoureuse discipline budgétaire. Bush est évidemment un fervent néo-libéral, qui offre même de l'argent aux familles qui envisagent de faire passer leurs enfants de l'enseignement public à l'enseignement privé, pour ne citer que le paradoxe le plus évident de son programme politique. Donc, l'état se retire, et il diminue aussi bien ses budgets que les impôts. Par contre, dans certains domaines, et sans le crier sur tous les toits, il fait le contraire. En matière militaire, notamment, les dépenses ne cessent d'augmenter, et un des arguments avancés, c'est que c'est bon pour l'économie. Même chose en matière de prisons aux Etats-Unis. Même si elles sont privatisées, les budgets montent en flèche avec le nombre des prisonniers, mais c'est bon pour la sécurité et pour l'emploi, c'est en tout cas ce qu'on nous explique. Quant aux effets secondaires, un état policier et militarisé, on n'a qu'à faire avec. On constate donc que les néo-libéraux ne sont libéraux que là où ça les arrange, et qu'ils ne croient pas eux-mêmes à leur utopie meurtrière. Leur credo secret, c'est : du moment qu'on s'enrichit, et nos copains avec, le reste est accessoire.
Pour en revenir à la politique militaire de la nouvelle équipe Bush, elle a commencé très fort vendredi dernier avec le bombardement des environs de Bagdad par des avions américains et britanniques. Pour George Bush, il s'agissait de bombardements 'de routine', effectués en situation de 'légitime défense' pour faire respecter les zones d'exclusion aérienne au-dessus de l'Irak. Ces deux zones, une au nord et une au sud, couvrent plus de la moitié du territoire irakien. Elles étaient destinées initialement à protéger respectivement les Kurdes et les résistants chiites de l'aviation irakienne. Dans les faits, ces zones sont évidemment une bonne excuse pour limiter durablement la souveraineté de l'Irak et pour tenir le pays sous contrôle. Pour George Bush, la défense anti-aérienne des Irakiens contre les patrouilleurs occidentaux se fait de plus en plus précise, et il fallait donc réagir. Evidemment, personne ne s'y est trompé, et les observateurs y ont plutôt vu un feu d'artifice destiné d'une part à fêter dignement le dixième anniversaire de la guerre lancée par son papa, et d'autre part une façon d'entrer en force, avec fermeté, sur la scène internationale. Rares sont ceux qui ont apprécié, et plusieurs membres de l'Union européenne ont condamné ces bombardements.
Plus que les détails factuels de ces bombardements, que la presse a abondamment relayés, ce sont les commentaires de nos grands quotidiens qui sont intéressants. Pour une fois, on constate une très nette différence entre le chou vert du Soir et le vert chou de la Libre. Dans la Libre, je vous le laissais pressentir, Philippe Paquet se plante complètement. Voici le début de son édito : 'Sur le fond, il y a les résolutions des Nations unies, la création de deux zones d'exclusion aérienne dans le nord et le sud de l'Irak, la volonté des Américains et des Britanniques de les faire respecter et celle de Irakiens de s'en moquer.' Je ne sais pas où Philippe Paquet a entendu parler de résolutions des Nations Unies, mais le hic, que de nombreux journaux ont relevé, c'est que la mise en place de ces zones d'exclusion ne découlait justement pas d'une résolution des Nations unies, et que le fait de les faire respecter n'a par conséquent aucune base en droit international. Même si Paquet estime ensuite que George Bush n'a pas réussi par cette action à projeter une image de lui particulièrement glorieuse, ce en quoi il donne même raison à un journal cubain - ô hérésie ! -, il conclut son édito en disant que Bush a fait savoir aux Irakiens que l'heure est désormais à la tolérance zéro et qu'à ce stade, ce n'est sans doute pas une mauvaise chose. Philippe Paquet demande juste à la diplomatie américaine de faire preuve d'un peu plus de créativité. Donc, sur le fond, pas de problème, prière à Bush de juste un peu soigner la forme. C'est le même Philippe Paquet qui reprochait à l'équipe Bush d'avoir encore la tête dans la Guerre froide qui approuve donc une attitude digne de la Guerre froide.
Décidément, Philippe Paquet aurait mieux fait de s'inspirer de son petit camarade du Soir, Baudouin Loos, qui est décidément un bon éditorialiste. Après avoir rappelé que l'imposition des deux zones d'exclusion aérienne n'a pas de base en droit international, il analyse la politique américaine en Irak en termes mesurés mais très clairs. Pour lui, la ligne dure reste de mise, et les Américains manient le bâton dès qu'il le faut, et jamais la carotte. C'est ensuite qu'il saisit toute la teneur en Guerre froide de cette affaire irakienne : 'Après tout, ce Saddam Hussein sous contrôle est bien commode, dont l'existence - diabolisée en permanence - permet aux Américains de maintenir leur domination militaire et, surtout, économique sur la région la plus stratégique du monde, le Golfe Persique. Et le dictateur irakien joue le jeu à merveille.' L'ennui, pour Baudouin Loos, c'est que Saddam ne cesse de marquer des points : d'abord, la réaction internationale négative aux derniers bombardements, le fait aussi que trois des cinq membres permanents du Conseil de sécurité militent pour la fin ou la réduction des sanctions contre l'Irak, le fait que les pays arabes aient enfin compris que l'embargo aérien ne figurait pas dans les résolutions des Nations unies, et le fait enfin que l'embargo économique soit devenu une passoire, non pas pour l'Irakien moyen, précise-t-il, mais pour le régime, plus fort que jamais et toujours plus populaire dans le monde arabe. Pour conclure, Baudouin Loos souligne que les Américains manient deux poids et deux mesures selon qu'Israël ou l'Irak est en cause, chose qu'on ne lit pas assez souvent dans la grande presse. En bref, la thèse de Baudouin Loos, c'est que les Américains ne cherchent pas du tout à faire rentrer Saddam dans le rang, puisqu'il leur est bien commode d'avoir un ennemi aussi évident, pour justifier non seulement leur ingérence dans cette région stratégique, mais aussi le nouvel élan dans les budgets de l'armement dont je vous parlais tout à l'heure. Après s'être retrouvés orphelins de leur meilleur ennemi après la chute du mur de Berlin, les Etats-Unis feront tout, cette fois-ci, pour continuer à se sentir menacés en toute sécurité.
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Pauvre Libre Belgique. C'était déjà elle que j'épinglais il y a deux semaines, dans l'émission sur les Forums mondiaux de Seattle et Davos, pour un éditorial particulièrement gratiné qui avait coulé par mégarde de la plume de Jacques Zeegers. J'avais relevé en particulier deux phrases. Dans l'une, ce brillant esprit se demandait si ceux qui dénoncent l'Organisation mondiale du commerce se rendent compte de ce qu'ils s'en prennent à un des rares organismes qui cherchent précisément à mettre un peu plus d'ordre dans le commerce mondial. Un peu plus loin, il chantait les louanges de la recherche du profit maximum, qui est, pour lui, un puissant moteur de progrès économique et en même temps un moyen très efficace de lutte contre le gaspillage. Elle serait aussi un moyen nécessaire, mais pas suffisant, pour lutter contre la pauvreté. J'avais opposé à cela, comme exemple parmi d'autres, l'incompatibilité entre les intérêts des sociétés pharmaceutiques et ceux des séropositifs et malades du sida des pays du tiers monde. Cette semaine, l'actualité est gentiment venue illustrer cet exemple par des faits concrets.
Il y a un peu plus d'un an, lors du fameux sommet interministériel de l'OMC à Seattle, qui avait été tellement perturbé, le président Clinton promettait de tout mettre en œuvre pour assouplir les lois qui protègent les brevets sur les médicaments. Il avait dit littéralement : 'Quand nous faisons face à une épidémie de sida ou à d'autres situations médicales graves, les Etats-Unis appliqueront leur politiques commerciales et de santé de manière à ce que les populations des pays les plus pauvres puissent se procurer les médicaments dont ils ont désespérément besoin. J'espère que cette initiative va aider l'Afrique du Sud et nombre d'autres pays que nous sommes déterminés à aider à ce sujet.'
Ca, c'était la rhétorique. Aujourd'hui, à l'épreuve des faits, ces belles paroles ne tiennent pas. Les Etats-Unis attaquent le Brésil devant l'Organe de règlement des différends de l'OMC. Selon la législation brésilienne, pour profiter de la protection d'un brevet au Brésil, une invention, ou un médicament, doit avoir été élaboré au Brésil. Pour les Etats-Unis, qui apparemment n'aiment bien la souveraineté nationale que lorsqu'il s'agit de la leur, cette loi est contraire aux règles de l'OMC, et c'est pourquoi ils vont essayer de la faire sauter. D'après Médecins sans Frontières, la requête des Etats-Unis devant l'OMC pourrait mettre en difficulté le programme brésilien de lutte contre le sida. Le Brésil tente en effet de mettre au point un traitement bon marché contre le sida, qui pourrait être mis à la disposition des malades des pays pauvres, mais les brevets sur les produits existants, qui entreraient dans la composition de ce traitement bon marché, sont évidemment un obstacle infranchissable à son élaboration. Le Brésil a d'ailleurs proposé à d'autres pays de les aider à produire des médicaments destinés à combattre le sida, et MSF estime que les Etats-Unis, en lançant une procédure contre le Brésil, tentent de dissuader ces autres pays d'accepter l'offre brésilienne. L'OMC devra donc statuer sur cette affaire délicate, et ce sera un bon test pour voir si Jacques Zeegers a raison de croire que l'OMC est là pour réguler le commerce mondial pour le bien de tous.
En même temps, en Afrique du Sud, 42 sociétés pharmaceutiques intentent un procès à l'état sud-africain, à peu près pour la même raison. L'Afrique du Sud commet en effet le crime d'importer du Brésil, de Thaïlande ou d'Inde des médicaments génériques pour combattre le sida. Les médicaments génériques, ce sont des copies de médicaments existants, mais en beaucoup moins cher, puisque leur prix ne comprend que le coût de fabrication, et aucune répercussion du coût de la recherche. Il s'agit donc de considérer quelques chiffres très simples : en Afrique du Sud, le traitement d'un malade coûte chaque année six salaires annuels moyens, enfin, 'coûterait', puisque rares sont ceux qui peuvent se le payer. Plus de 4 millions de Sud-Africains sont touchés par l'épidémie, et plus de 25 millions d'Africains, soit plus de deux tiers du nombre mondial des séropositifs. A l'autre bout de l'échelle sociale planétaire, le secteur pharmaceutique fait des bénéfices mirobolants. Evidemment, les sociétés se défendent en affirmant que ces prix élevés sont nécessaires pour financer la recherche, passée et future. Seulement, cet argument ne tient pas, puisqu'on leur demande de pratiquer des prix honnêtes uniquement dans les pays pauvres, qui de toute façon n'achètent presque pas les médicaments à leur prix actuel. En ce qui concerne le sida, le secteur pharmaceutique affirme également que le plus grand problème n'est pas celui des brevets sur les médicaments rétroviraux, mais plutôt la déficience des infrastructures de santé en Afrique. Beaucoup de maladies opportunistes liées au sida pourraient être soignées avec des médicaments bon marché, mais qu'on trouve rarement dans les hôpitaux africains. Selon cet argument, il ne serait donc pas nécessaire de soigner le sida, du moment qu'on soigne les maladies qu'il entraîne. J'aimerais bien voir la réaction des malades occidentaux si on leur tenait un tel discours. [pétition de MSF pour l'annulation de la plainte]
En résumé, le secteur pharmaceutique n'assume pas le vrai raisonnement qui sous-tend sa démarche, et qui est une fois de plus, on s'en serait douté, basé sur l'argent. Apparemment, le respect des brevets est donc plus important que la santé et la vie de millions de gens qui ne sont ni des électeurs, ni des consommateurs. Il faudra décidément que Jacques Zeegers vienne m'expliquer ses théories sur les vertus de l'OMC et surtout de la recherche du profit maximum, parce qu'il y a encore toujours des finesses qui m'échappent.
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La semaine dernière, Geoffrey Geuens, assistant en journalisme à l'Université de Liège, nous expliquait tout ce qui cloche dans nos médias, principalement en ce qui concerne les liaisons dangereuses entre médias et mondes industriel et financier. Pour lui, une des solutions, c'est l'éducation systématique aux médias. Cette semaine, je vous propose d'écouter Bernard Hennebert, président de l'Association des téléspectateurs actifs, qui nous explique comment à un niveau presque individuel, plutôt que de zapper quand la télé nous énerve, on peut agir pour faire bouger les choses. L'ATA n'est évidemment pas armée pour partir en guerre contre les grands groupes de médias, mais elle a pourtant prouvé que sur certains petits points pas toujours sans importance, il y a moyen, en tant que citoyen et usager de la télévision, de se faire entendre des maîtres de l'univers cathodique. Et puis Geoffrey Geuens déplorait aussi qu'il n'y ait pas en Belgique d'information sur les médias. Là aussi, l'ATA essaye d'agir en étant une source d'information sur la télévision en Belgique.