Emission n° 15 du 14 février 2001
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Vous pouvez écouter l'émission dans son intégralité, ou alors lire les textes et écouter les sons ci-dessous.
Playlist :
- Les Brochettes: Le jour de mon anniversaire (Disco Novo)
- Daniel Hélin: Louise (Fait main à Borlon)
Textes et sons:
Pour cette émission spéciale Saint-Valentin, non seulement vous aurez droit à des chansons d'amour, mais nous allons également parler d'amour : nous parlerons de l'amour entre les Israéliens et les Palestiniens, qui s'est concrétisé la semaine dernière par l'élection d'Ariel Sharon au poste de premier ministre. Nous écouterons aussi Pascal Marchand, ce militant du Collectif contre les expulsions, qui nous parlera de l'amour avec lequel l'ont soigné les policiers de Schaerbeek et les gardiens de la prison de Forest lors de son incarcération totalement gratuite et injustifiée qui a duré dix jours. Et enfin, Geoffrey Geuens, assistant en journalisme à l'Université de Liège, nous parlera de la grande histoire d'amour entre le monde des médias et celui de l'industrie et des finances, histoire d'amour qu'il qualifie de liaison dangereuse.
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Ils l'ont fait, et c'était prévisible, mais cela n'en reste pas moins incroyable : les Israéliens ont choisi comme premier ministre Ariel Sharon. On a énormément épilogué sur ce sujet, et nous n'y reviendrons donc pas en détail, mais il est tout de même intéressant de jeter un coup d'œil sur la façon dont nos journaux ont traité cette élection. Trois lignes éditoriales distinctes se sont dégagées la semaine dernière pour traiter l'élection d'un homme dont le moins qu'on puisse dire est qu'il est peu recommandable.
La Libre Belgique, tout d'abord, traite les sujets israéliens d'un point de vue assez israélien, puisqu'elle confie la couverture des événements au Proche-Orient à sa correspondante à Jérusalem, Renée-Anne Gutter. Il y a d'une part un avantage évident à avoir une journaliste sur place, mais d'autre part l'inconvénient de confier presque exclusivement la couverture d'un sujet aussi délicat à une personne qui vit et travaille sur place. Sur place, c'est-à-dire en Israël, et non dans les territoires palestiniens. Forcément, le ton de LLB s'en ressent. Ainsi, Renée-Anne Gutter décrit comme suit la différence entre Ehud Barak et Ariel Sharon : le premier est prêt à partager la terre biblique, tandis que le second reste convaincu que le monde arabe n'acceptera jamais l'Etat juif au Moyen-Orient. Il convient tout de même de rappeler que si la plupart des pays arabes qui entourent Israël ont fini par reconnaître l'existence d'un Etat juif qui existe bel et bien depuis une bonne cinquantaine d'années, c'est plutôt une majorité d'Israéliens qui ont visiblement beaucoup de mal à accepter la création d'un Etat palestinien encore à peine embryonnaire. Disons donc plutôt que Sharon est l'homme qui n'acceptera jamais la création d'un vrai Etat palestinien. Lorsqu'il s'agit de brosser le portrait de ce même Sharon et de retracer sa carrière, Renée-Anne Gutter parle pudiquement d'une série de 'provocations', et de ses 'conceptions militaires jusqu'au-boutistes'. Allons tout de suite jeter un coup d'œil dans Le Soir pour voir de quoi il s'agit concrètement. Le jour de l'élection, Baudouin Loos rappelle la carrière sanglante du nouveau premier ministre : en 1953, il fonde l'Unité 101 pour mener des 'représailles non conventionnelles' contre des irréguliers arabes qui harcèlent Israël depuis les frontières. Lors de la première opération de cette sinistre unité, 69 civils du village de Kybia en Cisjordanie (qui était encore occupée à l'époque par la Jordanie) trouvent la mort dans le dynamitage de leurs maisons, que Sharon avait fait semblant de croire vides. 69 personnes, en représailles pour la mort de deux Israéliens. Deux ans plus tard, à Gaza, qui appartenait à l'époque à l'Egypte, ce sont 37 soldats égyptiens qui font les frais d'une opération de représailles de la bande à Sharon. En 1982, c'est le célèbre épisode de Sabra et Chatila. Dans un territoire occupé au Liban par l'armée israélienne, les phalangistes chrétiens entrent dans ces deux camps de réfugiés et massacrent entre 800 et 2000 civils palestiniens, tout ça, précise Baudouin Loos, sous le regard passif de l'armée israélienne, qui est complice objective de l'opération. A cette époque, Sharon est ministre de la Défense et donc responsable de l'armée. Une commission d'enquête lui attribue la responsabilité indirecte de ce massacre, et il doit démissionner. Sa carrière aurait dû être définitivement brisée, elle ne l'aura donc été que provisoirement.
Pour en revenir à Renée-Anne Gutter, la correspondante de LLB, elle a décidément le sens de l'ellipse. Sous sa plume, le massacre de Kybia et celui des soldats égyptiens deviennent des 'raids de représailles outranciers' ou des 'expéditions punitives', sans autre précision. Elle ne cite aucun chiffre, et elle se contente de préciser que les faits d'armes de Sharon et de sa bande ont causé 'un nombre de victimes civiles arabes embarrassant pour l'échelon politique'. Pour Sabra et Chatila, elle précise que Sharon a autorisé les phalangistes à entrer dans les camps de réfugiés. Officiellement, précise-t-elle, pour y liquider quelques terroristes. En réalité, poursuit Renée-Anne Gutter, les Phalanges y vengeront leur président assassiné en tuant des centaines d'hommes, femmes et enfants. Elle oublie de préciser cependant, comme le fait très justement Baudouin Loos dans Le Soir, que les fedayin d'Arafat avaient déjà quitté les lieux par bateau, et que la raison officielle, déjà très douteuse, ne tenait même pas. Elle oublie aussi que les massacres ont duré de très longues heures et que les Israéliens voyaient tout ce qui se passait, mais qu'ils ont néanmoins laissé faire.
Les éditoriaux que consacre la Libre à l'élection de Sharon sont signés Gérald Papy, et ils sont aussi mous et chèvre-choutistes que ce que l'on pouvait attendre. En bref, Papy constate que l'élection de Sharon inquiète un peu plus encore ceux qui associent son nom 'à une politique d'intransigeance' - bel euphémisme - et il espère gentiment que les Israéliens retrouveront bien vite la voie du dialogue.
Dans Le Soir, je vous l'ai dit, Baudouin Loos ne rechigne pas à rappeler la litanie des crimes de Sharon, mais ce n'est pas pour autant qu'il appelle un chat un chat. Malgré toutes les horreurs qu'il attribue à juste titre à Ariel Sharon, il se perd en circonlocutions pour ne surtout pas devoir le qualifier de criminel de guerre. Tantôt, c'est 'celui qui incarne l'usage des méthodes les plus brutales de répression', tantôt c'est un 'fonceur invétéré', ou encore un 'homme sans scrupule pour qui la fin justifie les moyens'. Il n'utilise le qualificatif de 'criminel de guerre' que lorsqu'il explique comment Sharon est perçu par les Palestiniens. Même Philip Habib, l'émissaire américain qui avait négocié, à l'époque de Sabra et Chatila, avec les Israéliens et les Libanais, avait osé traiter Sharon de 'tueur obsédé plein de haine pour les Palestiniens'. Baudouin Loos le cite, mais sans jamais lui emboîter le pas, même dans son éditorial.
Contraste saisissant avec Le Matin. Alain Narinx intitule sobrement son édito : 'Un criminel élu'. Pour lui, l'élection de Sharon est un message de guerre. 'Le nouveau premier ministre de l'état hébreu, poursuit-il, un raciste aux méthodes expéditives, a les mains couvertes de sang. Il est un criminel de guerre dont la seule place valable est dans le box des accusés d'une Cour pénale internationale.' Voilà qui a le mérite d'être clair, d'autant plus que René Falony renchérit dans sa chronique, intitulée 'La victoire d'un criminel de guerre'. Cette chronique n'engage évidemment pas la rédaction du Matin, mais c'est tout de même dans ce quotidien qu'elle paraît, et non pas dans LLB, par exemple. Pour René Falony, 'à l'heure où au Chili un Pinochet doit enfin rendre compte de ses crimes, où un Milosevic est attendu par le tribunal de La Haye, où la planète s'étonne qu'un Saddam Hussein soit toujours là, il faut une rare hypocrisie pour gommer la dimension morale du sujet quand il s'agit d'un chef de gouvernement entrant en fonction.' Il y a des choses qui font du bien lorsqu'elles sont enfin dites ou écrites, lues ou entendues. Pourtant, le langage clair ne semble pas plaire à tout le monde, et Alain Narinx publie le lendemain un éditorial de mise au point devant les nombreuses réactions qui lui sont parvenues. Il y rappelle tous les crimes du criminel en question, et souligne que ni lui ni Le Matin n'ont jamais cautionné les attentats anti-israéliens ni remis en cause le droit à l'existence de l'Etat d'Israël ni son caractère démocratique. C'était tout à fait clair d'emblée, mais visiblement, pour beaucoup de gens, lorsqu'on critique Israël, on est automatiquement anti-israélien voire antisémite.
Je ne vais plus m'étendre trop longuement sur la victoire de Sharon, puisqu'il y a encore d'autres gros sujets dans cette émission. J'aimerais juste ajouter que l'élection de Sharon au détriment de Barak illustre avec éclat un vieux principe politique, qui a toujours été répété triomphalement par les nazillons de tout poil comme Jean-Marie Le Pen et Philip Dewinter. Ce principe veut que les électeurs préfèrent toujours la copie à l'original. Lorsque les partis de droite se mettent à courir après l'extrême droite en proposant des mesures de plus en plus sécuritaires et répressives, cela ne fait que donner raison à l'extrême droite et les électeurs ne s'y trompent pas, ils votent de plus en plus massivement pour l'extrême droite. Même chose en Israël. Barak a mené une politique très contradictoire, et il ne pouvait sans doute pas faire autrement vu l'instabilité de sa majorité toute relative. D'une part, il a donc fait les propositions de paix les plus audacieuses de l'histoire du processus de paix, comme par exemple la division de la souveraineté sur Jérusalem. Mais de l'autre, il s'est senti obligé de mener une répression et des représailles extrêmement dures contre les Palestiniens lors de la nouvelle Intifada, et il a également poursuivi une politique de colonisation juive plus effrénée encore que son prédécesseur Netanyahou, comme le souligne Baudouin Loos dans Le Soir. S'il avait osé mener une réelle politique de paix, ou s'il en avait eu la latitude, il aurait eu des chances d'être réélu et de mener le processus de paix à bien. Mais là, pour donner des gages à la droite, il s'est tiré dans le pied en sabotant sa propre politique de paix par des attitudes dignes d'une droite dure. Le volet paix a par conséquent échoué, et du coup, l'électorat a préféré l'original à la copie pour mener à bien le volet sécurité et répression. La seule chose qui reste à craindre, c'est que Sharon en tire les leçons, et qu'il ne tente même pas une pâle copie des propositions de paix de Barak. Il en restera à l'original, son original de boucher répressif.
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La criminalisation des mouvements de contestation sociale avance à grands pas, on en a eu une illustration éclatante chez nous ces dernières semaines, et c'est Pascal Marchand, un militant du Collectif contre les expulsions qui en a fait les frais. En octobre 1999, il avait participé à une manifestation devant le centre fermé de Steenokkerzeel, près de Zaventem, pour protester contre l'expulsion collective, et donc illégale, d'un groupe de Tziganes. La manifestation n'avait pas été particulièrement chaude, les manifestants avaient juste un peu secoué le grillage de l'enceinte extérieure du centre. Pascal Marchand, de son côté, avait repéré un photographe, qui se faisait passer pour un journaliste, et qui photographiait les personnes présentes. Il l'avait identifié comme policier, et avait alors tenté de lui arracher son appareil pour l'empêcher de continuer, avec pour seule conséquence une égratignure au doigt pour le flic, c'est même officiellement précisé dans le dossier.
Le 30 janvier dernier, stupéfaction, des policiers cueillent Pascal Marchand à son domicile. Il apprend qu'il a été condamné par défaut, quatre jours auparavant, à un an de prison ferme pour ces faits, qualifiés de 'tentative de vol, destruction de matériel et coups et blessures'. Il est donc jeté en prison et, devant son refus de collaborer, il se fait tabasser à répétition et atterrit au cachot, où il entame aussitôt une grève de la faim et de la soif. Les premiers jours, il n'aura le droit de voir ni son avocat, ni un médecin, ce qui est évidemment totalement illégal. Le sénateur écolo Josy Dubié, qui parvient à lui rendre visite en prison après quelques jours, constate les traces de maltraitances, mains griffées et œil poché. La députée écolo Zoé Genot, qui voulait poser une question parlementaire à ce sujet au ministre Verwilghen, se voit remballée tout net. Sa question est trop longue, lui apprend-on. Elle propose de la raccourcir, mais le refus persiste. Un petit malaise semble planer dans le monde judiciaire.
Dès l'arrestation de Pascal Marchand, une mobilisation de solidarité a été mise sur pied. Vendredi dernier, suite à son opposition au jugement, la 50ème chambre du tribunal correctionnel devait statuer sur une éventuelle remise en liberté en attendant un nouveau jugement sur le fond. Le palais de justice a été submergé par plusieurs centaines de sympathisants qui exigeaient sa remise en liberté. Après dix jours d'incarcération et de brutalités, il a finalement été libéré, en attendant que la cour statue sur le fond, le 4 mai prochain.
Si intolérable qu'elle soit, cette affaire n'a apparemment pas beaucoup ému la presse, à deux heureuses exceptions près. Le Matin, d'une part, qui lui a consacré un espace adéquat, et qui titrait avec pertinence, le lendemain de sa libération : 'Pascal Marchand est libre, les centres restent fermés'. Dans cet article, Le Matin cite abondamment Vincent Decroly, qui estime notamment que Pascal Marchand est manifestement poursuivi pour l'exemple. Et puis il y a Hugues Lepaige, qui signait la veille de la libération de Pascal Marchand une excellente chronique dans Matin première à la RTBF radio. Il estime que la condamnation à un an ferme est 'proprement inouïe' et qu'elle 'dépasse l'entendement', et il s'étonne du fait que le tribunal ait ordonné 'l'arrestation immédiate comme s'il s'agissait d'un acte de grand banditisme commis par un homme en fuite'. Cette justice et cette police veulent-elles criminaliser le mouvement d'opposition aux expulsions ? S'agit-il d'intimider ceux qui militent dans les comités ? se demande-t-il, avant de conclure : 'Devant l'énormité d'un tel jugement, on ne peut rien exclure. Le système judiciaire peut certes se tromper, il n'a pas le droit de régler des comptes.'
Pour en savoir un peu plus long sur cette affaire digne du 'Procès' de Kafka, je suis allé voir le principal intéressé après sa libération. J'ai commencé par lui demander un mot d'explication sur ces fameux collectifs qui font souvent parler d'eux dans le débat politique.
écouter l'interview de Pascal Marchand, 24'22
Libéré oui, mais pas encore tiré d'affaire pour autant. Le fond de l'affaire sera donc jugé le 4 mai prochain, et nous suivrons cette affaire avec toute l'attention qu'elle mérite.
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Si vous êtes un fidèle auditeur ou une fidèle auditrice de cette émission, vous vous souvenez certainement de l'affaire dont nous parlait Philippe Val, le rédacteur en chef de Charlie Hebdo. Invité dans une émission sur France 2, il avait critiqué Vivendi, le plus grand groupe industriel de France. Cette partie de son intervention avait été censurée, parce que Capa, la maison de production qui produisait l'émission en question, travaille presque exclusivement pour Canal+, qui appartient précisément à Vivendi. Capa ne voulait donc pas prendre le risque de froisser son plus gros client et de faire faillite. L'affaire s'est même retrouvée devant le tribunal, et Philippe Val a gagné le procès.
Cette affaire illustre parfaitement les liaisons dangereuses qui existent entre le monde médiatique et le monde de l'industrie et de la finance. Comment avoir une information objective et honnête, alors que tous les médias ou presque sont contrôlés par des industriels qui sont entre autres ceux dont parlent les médias ? La Belgique n'échappe pas à ces questions, et Geoffrey Geuens, assistant en journalisme à l'Université de Liège, prépare précisément une thèse sur les relations entre médias et business en Belgique. Il donnait ce mardi une conférence à ce sujet, et il a gentiment accepté de répondre à mes questions. Sa critique des structures médiatiques est radicale mais, vous allez l'entendre, elle ne manque pas de pertinence. J'ai commencé par lui demander si l'affaire de censure qui avait opposé Philippe Val et Capa pouvait se produire en Belgique.
écouter l'interview de Geoffrey Geuens, 22'04
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