Emission n° 13 du 24 janvier 2001
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Vous pouvez écouter l'émission dans son intégralité, ou alors lire les textes et écouter les sons ci-dessous.
Playlist :
- Janis Joplin: Kozmic blues (I've got them kozmic blues again, Mama)
- Abdus Salique: Trade union (Robert Wyatt: Nothing can stop us)
- Zita Swoon: Still half my friend? (I paint pictures on a wedding dress)
- Rita Mitsouko: Le petit train (Marc et Robert)
Textes et sons:
Tout d'abord, les sujets d'actualité que nous n'aborderons pas cette semaine, soit parce qu'il n'y a pas grand-chose de plus à en dire que ce qui a paru dans les médias et qu'on risque l'indigestion, soit parce que je ne prétends pas suffisamment les connaître pour critiquer ce qu'en disent les autres. Tout d'abord, évidemment, la mort de Kabila, qui a donné lieu à un bon nombre d'à peu près, surtout dans la presse étrangère. Libération, ou la télévision hollandaise, par exemple, ont ainsi affirmé, dans leurs résumés historiques, que Patrice Lumumba avait été assassiné par Mobutu en 1961. En Belgique, évidemment, on ne retrouve pas ce genre d'erreurs depuis le livre sur Lumumba de Ludo De Witte, qui a donné lieu à une commission d'enquête chargée de déterminer l'étendue d'une implication belge qui crève les yeux. Il y a eu également la nouvelle politique gouvernementale en matière de drogues. Le volet cannabis était très attendu, et il devait lever toutes les imprécisions de la politique actuelle. A en lire la presse, c'est un énorme coup dans l'eau, puisque chaque média ou presque avait sa version quant à la question de savoir ce qui sera autorisé et ce qui restera réprimé. Apparemment, l'arbitraire des forces de l'ordre reste à l'ordre du jour. Et enfin, il y a eu l'inauguration du 43ème président des Etats-Unis, George W. Bush. Comme je vous l'avais annoncé, ça a chauffé ce jour-là à Washington. La RTBF a d'abord parlé de quelques centaines de contestataires, puis de plusieurs milliers. Il y en avait apparemment 20 mille, et visiblement, Bush a tout de suite voulu leur donner raison de manifester, puisque pour le 28ème anniversaire du droit constitutionnel à l'avortement aux Etats-Unis, deux jours à peine après son accession au pouvoir, il a supprimé toute forme de financement aux organisations internationales favorables à l'avortement. La première avancée d'une longue série de quatre ans, n'en doutons pas.
Dans l'émission d'aujourd'hui, nous commencerons par les sujets internationaux. Il y a tout d'abord la campagne de presse du ministère de l'intérieur belge au Kazakhstan, qui déborde quelque peu sur les antennes belges. La RTBF a dépêché cette semaine un envoyé spécial au Kazakhstan pour nous persuader que c'est un pays où il fait bon vivre et duquel il n'y a aucune raison de vouloir s'échapper, sauf pour des raisons bassement matérielles. Nous verrons ce qui en est réellement. A Prague, les journalistes et même les foules ne supportent plus l'ingérence du monde politique dans les affaires de leur RTBF locale. Depuis plus d'un mois, les journalistes se retranchent dans leur rédaction et exigent des réformes, avec le soutien de tout le pays, ou presque. Un exemple qui pourrait peut-être inspirer la Belgique. Et puis chez nous, un petit zoom sur la SNCB. Isabelle Durant essaye d'y entreprendre des réformes malgré les résistances du PS. Nous allons essayer de brosser la toile de fond de cette affaire, pour constater qu'en grattant un peu, un sujet à première vue rébarbatif peut devenir presque rigolo. Et puis enfin, nous analyserons le regain d'intérêt médiatique pour l'affaire Dutroux. Ca faisait des mois que les médias n'en parlaient presque plus, aujourd'hui on reparle un peu de l'enquête, nous essayerons de voir de quelle façon.
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Cette semaine, la RTBF a une fois de plus laissé entendre la voix de son maître. En l'occurrence, le maître, c'était le ministère de l'Intérieur, qui fait décidément tout pour soigner son image désastreuse suite aux problèmes des demandeurs d'asile. On s'en souvient, et je vous en parlais il y a deux semaines, au début de cette année le ministère de l'intérieur a procédé au rapatriement forcé d'une bonne trentaine de Kazakhs qui s'étaient vu refuser l'asile en Belgique. Un des points qui avaient choqué, parmi de nombreux autres, c'était le fait qu'il y avait parmi eux quelques Ouïgours, une minorité ethnique pas très appréciée des autorités et qui ne cadre pas tout à fait dans la politique de 'kazakhisation' menée ces dernières années par le président Nazerbaïev. Les Kazakhs étaient arrivés à destination sous les feux des projecteurs des médias locaux, et Katarina Smits, une fonctionnaire du ministère de l'Intérieur, avait avoué à cette occasion que cet accueil médiatique était orchestré, et qu'une campagne de presse était menée au Kazakhstan pour présenter la Belgique comme un pays hostile à ceux qui viennent y tenter leur chance où y chercher une protection. Apparemment, dans la foulée, la campagne de presse a été prolongée, mais cette fois en Belgique. Si au Kazakhstan il fallait noircir la Belgique pour dissuader les candidats au départ, en Belgique, c'est le contraire : il faut présenter le Kazakhstan comme un pays somme toute sympathique, pour expliquer que ce n'est finalement pas inhumain du tout d'y ramener de force ses ressortissants égarés.
Cette semaine, la RTBF s'est donc bien volontiers prêtée au jeu et a dépêché sur place un envoyé spécial chargé de démontrer que tout va bien là-bas. Pendant trois jours, les téléspectateurs ont donc eu droit à des reportages de Philippe Lamair sur les filières d'émigration, sur la situation des Ouïgours, ou encore sur un candidat réfugié expulsé de Belgique et qui se porte très bien, puisqu'il n'a pas été jeté en prison. On a même appris qu'il y avait au Kazakhstan des nouveaux riches, et que c'est cet avant-goût d'Occident qui attirait ici les candidats réfugiés. Bref, trois jours et trois reportages pour expliquer que le Kazakhstan, ce n'est pas le paradis mais ce n'est pas si mal quand même. La seule phrase qui laissait soupçonner quelque chose, c'est celle d'un fonctionnaire local de l'Organisation Internationale pour les Migrations, qui disait : 'Ce n'est pas un pays en guerre, ce n'est pas un pays en conflit. C'est un pays en transition qui a des difficultés pour démarrer, mais c'est quand même un pays avec un potentiel de développement relatif de démocratie.' Aucune précision sur cette phrase, ce qu'on retient, c'est le développement de la démocratie. Dans aucun des trois reportages, le journaliste n'a essayé de montrer la façon dont se développe cette jeune démocratie. Dans ces conditions, il est évidemment nécessaire de faire de la contre-information, et je vous propose donc d'écouter un extrait d'une conférence de presse à laquelle a notamment participé Laurent Dejardin, de l'association des amis du Tibet. Cette conférence de presse avait eu lieu suite au rapport de Katarina Smits sur la situation au Kazakhstan. Comme cette dernière fait partie du ministère de l'Intérieur, son rapport présente évidemment ce pays sous son jour le plus favorable. A la conférence de presse, c'est le contre-rapport qui était présenté, écrit sur base de renseignements d'ONG compétentes en la matière. Il y a deux semaines, je vous avais fait écouter un extrait de la même intervention qui portait spécifiquement sur la situation des Ouïgours. Voici aujourd'hui ce que disait Laurent Dejardin sur l'état de droit en général. A vous de juger s'il s'agit là d'un potentiel de développement relatif de la démocratie.
écouter l'intervention de Laurent Dejardin, 6'31
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Des dizaines de milliers de personnes dans les rues de Prague, la télévision d'état assiégée : ce n'est pas une nouvelle révolution de velours, mais ça y ressemble. Ce qui secoue la population tchèque ces jours-ci, c'est un combat concernant la politisation de la télévision publique tchèque. Une affaire qui vaut la peine d'être relatée, tant sa portée semble universelle, et puis aussi parce que nos médias en parlent très peu ou pas du tout. A ma connaissance, Le Soir n'a consacré aucun article digne de ce nom à cette question, tandis que la Libre s'est contentée d'une couverture très sommaire. Retraçons le fil des événements.
En décembre dernier, le Conseil de la Radio et de la Télévision tchèque nommait Jiri Hodac nouveau directeur de la télévision publique tchèque. Cette nomination était parfaitement légale, puisque c'est bien ce conseil qui est chargé de ce type de nominations. Le problème, c'est que ce monsieur Hodac est particulièrement proche de Vaclav Klaus, ancien premier ministre et actuel président de la Chambre. Cette nomination était donc éminemment politique, et c'est bien normal puisque c'est le parlement qui se charge de composer le Conseil de la Radio et de la Télévision. Seulement, cette fois-ci, le subterfuge était un peu trop voyant, surtout à l'approche des élections législatives de l'année prochaine. Les journalistes de la télévision publique voient dans la nomination de Hodac une façon de neutraliser, pendant la campagne électorale, l'information critique sur les questions de politique intérieure. Il faut savoir qu'en République tchèque, les deux plus grands partis, l'un social-démocrate et l'autre libéral, se partagent le gâteau du pouvoir et gèrent le pays avec une confortable majorité au parlement, et qu'il n'y a donc pas d'opposition digne de ce nom.
Pour protester contre la nomination de Jiri Hodac, une quarantaine de journalistes de la télévision ont décidé de bloquer et d'occuper les locaux de leur rédaction jusqu'à ce que leur nouveau patron soit mis à la porte et qu'il y ait un changement de fond dans le mécanisme de nomination des responsables de la télé. Depuis le 20 décembre dernier donc, les journalistes sont barricadés dans les locaux de la télévision, et ils continuent à travailler en autogestion. Evidemment, la direction a tenté de s'opposer à ce mouvement en coupant les émissions, mais ça n'a pas suffi. Les dissidents ont gardé le contrôle du satellite et du câble, qui relayent toujours leurs émissions dissidentes. Pour compenser l'arrêt de la diffusion hertzienne, ils ont également installé à l'extérieur des bâtiments de la télévision un écran géant, où la foule de leurs partisans peut regarder son journal télévisé comme avant. De son côté, la direction et quelques-uns de ses fidèles produisent un JT 'officiel' qui n'est pas regardé par grand monde.
Au fil des semaines, les événements se sont rapidement succédé. Tout d'abord, Jiri Hodac a refusé de démissionner, estimant qu'il avait été désigné en toute légalité. Le mouvement s'est durci, et surtout, il a remporté un soutien populaire massif. Le 3 janvier dernier, les journalistes retranchés dans leur rédaction avaient appelé la population à manifester en masse pour soutenir leurs revendications. Le moins qu'on puisse dire, c'est que la mobilisation fut un succès. Plus de 100.000 personnes dans les rues de Prague, plusieurs dizaines de milliers dans les autres grandes villes du pays, on aurait dit un remake de la Révolution de velours. Tout ce que le pays compte de célébrités du monde culturel, politique et même religieux, s'est rallié aux exigences de la rue. Comme on pouvait également s'y attendre, le président de la République tchèque, Vaclav Havel, a exprimé son soutien aux manifestants. L'esprit de 89 souffle encore clairement sur la population tchèque, qui estime que si elle a chassé les communistes du pouvoir, ce n'est pas pour se retrouver une dizaine d'années plus tard avec une nouvelle vérité officielle proclamée par la télévision. Ce que veulent les Tchèques, c'est une information réellement indépendante, en non pas téléguidée par le monde politique. Devant la mobilisation massive, même certains politiciens ont senti d'où venait le vent, et la plupart d'entre eux s'est ralliée aux arguments de la foule et des journalistes.
Le pauvre Hodac, toujours pas décidé à démissionner, a tellement subi la pression populaire qu'il a dû être hospitalisé le lendemain de la grande manifestation, souffrant apparemment d'épuisement. Finalement, cette hospitalisation lui a permis de jeter l'éponge la tête haute, puisque le 11 janvier, il démissionnait, officiellement uniquement pour des raisons de santé. Le soir même, 80.000 personnes se retrouvaient une nouvelle fois place Wenceslas pour fêter l'événement. 15 autres grandes villes du pays étaient le théâtre de manifestations similaires. Tous ces gens fêtaient évidemment la démission de Hodac, mais ils entendaient également montrer qu'ils soutenaient toujours les journalistes rebelles, puisque ceux-ci continuaient leur occupation. En effet, entre-temps, le gouvernement avait concocté une réforme de la loi sur le Conseil de la Radio et de la Télévision, qui stipule que les membres de ce conseil seraient toujours nommés par le parlement, mais choisis cette fois parmi des candidats proposés par des experts de l'audiovisuel. La nouvelle loi est passée sans encombre par la Chambre ; même Vaclav Klaus, l'homme qui avait indirectement placé Hodac à la direction de la télévision, a soutenu la réforme. Par contre, le Sénat a opposé son veto, estimant que cette réforme mineure ne changerait rien aux causes profondes de la crise. Cependant, le veto du Sénat peut être annulé par un nouveau vote de la Chambre. Si c'est le cas, le projet de loi devra cette fois être soumis à l'approbation du président de la république, qui a également un droit de veto et qui risque fort de ne pas laisser passer l'occasion. L'occupation de la télévision continue donc, d'autant plus que les journalistes avaient demandé également la démission d'autres hauts responsables de la télévision, et qu'ils accusent maintenant la direction de pomper tout l'argent de leur institution pour leur couper l'herbe sous le pied. Et donc, tous les soirs, depuis plus d'un mois, des milliers de personnes se rassemblent devant l'immeuble de la télévision pour regarder le seul JT auquel ils fassent confiance. Le siège peut durer indéfiniment, puisque à l'intérieur, les journalistes sont bien organisés. Des gardes filtrent l'accès à la rédaction, les horaires de travail et de sommeil sont bien organisés après un certain chaos les premiers jours, et pour le ravitaillement, pas de problème, puisque la foule apporte tous les jours plus de vivres qu'il n'en faut. Dernier détail : l'alcool n'est pas toléré au sein de la rédaction dissidente, un premier point dont la RTBF pourrait prendre de la graine.
Lors d'une récente conférence de l'OSCE à Vienne, Freimut Duve, le représentant de l'OSCE pour la liberté de la presse, s'est réjoui des événements en République tchèque. Pour lui, il s'agit là d'une discussion importante concernant l'administration de la télévision publique du pays et la qualité de l'indépendance journalistique de la chaîne nationale. Il a ajouté que cette discussion intéressait tous les pays membres de l'OSCE, pour conclure que l'ingérence politique dans le journalisme professionnel et critique n'est pas limitée aux pays qui ont connu le communisme. Peut-être que Freimut s'est rendu en Belgique, en tout cas, notre bonne vieille RTBF est certainement concernée par le problème, n'en doutons pas, et c'est en partie pour cela que je tenais à vous raconter les événements de Prague. En lisant cette histoire, je me suis mis à rêver. Je vous avais expliqué dans une émission précédente la tendre complicité qui lie Christian Druitte, le patron de la RTBF, à Elio Di Rupo, le président du PS. Je vous avais également expliqué qu'Alain Gerlache, ancien journaliste RTBF et actuel porte-parole du premier ministre Verhofstadt, serait d'ores et déjà cité parmi les candidats à la succession de Christian Druitte. Donc, je me suis mis à rêver du jour où ça arriverait. J'ai rêvé que les journalistes de la RTBF, gagné par un ras-le-bol des coucheries trop évidentes entre mondes politique et médiatique, occupent pendant des semaines les locaux du boulevard Reyers. J'ai rêvé des foules qui viendraient les soutenir, qui viendraient regarder le JT dissident sur la pelouse de la RTBF. J'ai rêvé, j'ai rêvé, et puis je me suis réveillé.
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A propos de politisation, justement, je ne résiste pas au plaisir de relayer un article qui a paru ce week-end dans le quotidien flamand De Morgen. Il s'agit du dossier de la SNCB, dont on parle abondamment ces jours-ci. Comme on le sait, la ministre des transports, Isabelle Durant, planche sur une réforme de la SNCB, une réforme tellement contestée que le premier ministre lui a confisqué le dossier pour le confier à son propre chef de cabinet. L'un des grands adversaires d'Isabelle Durant dans ce dossier, c'est Elio Di Rupo, président du PS et lui-même ancien ministre des transports. Di Rupo a déclaré que si on lui avait confisqué de cette façon un dossier aussi important, à la place d'Isabelle Durant, il aurait démissionné aussi sec. Il a également vivement critiqué l'idée qu'avait lancé la ministre des transports de confier la gestion de la SNCB à Jacky Morael, un poids lourd écologiste. Pour Di Rupo, avant de parler de nominations et de structures, il fallait d'abord définir le fond de la réforme de la SNCB, et que ce n'est qu'ensuite qu'on pourrait parler des structures et des personnes. De plus, Elio n'appréciait pas du tout cette mentalité de nominations politiques ; pour lui, ce genre de politisation, c'est du passé. Si Di Rupo est si chatouilleux quand il s'agit de la SNCB, ce n'est pas par hasard, mais la presse prend rarement le temps et l'espace d'expliquer la toile de fond des événements. En ce qui concerne la SNCB, ça vaut le détour.
La SNCB est dirigée par Etienne Schouppe, que tout le monde connaît, mais également par un comité de direction de 5 personnes. Ce comité de direction, comme il se doit, rend des comptes à un conseil d'administration composé de 18 personnes. Première anomalie, les membres du comité de direction sont également membres du conseil d'administration, ce qui fait qu'ils se contrôlent en partie eux-mêmes. De plus, ce conseil d'administration ressemble plus à un petit club d'amis qu'à l'organe de contrôle d'un mastodonte comme la SNCB. Les réunions ont lieu une fois par mois, le vendredi soir autour d'une bonne table. Les membres du conseil d'administration reçoivent souvent les dossiers à l'ordre du jour seulement la veille. De toute façon, ils ont autre chose à faire, puisqu'ils occupent de nombreux autres mandats, notamment dans l'une des sociétés anonymes, filiales de la SNCB, qu'Etienne Schouppe a créées au fil du temps. Il y a plus de 150 de ces filiales, et 13 des 18 membres du conseil d'administration y occupent des mandats rémunérés de façon sympathique. De toute façon, ils sont bien payés pour leurs petits repas du vendredi soir aussi. Ca va de 500.000 francs à 2,2 millions par an pour les administrateurs, qui consacrent tout de même quelques heures par semaine à la SNCB, à plus de 14 millions par an pour Etienne Schouppe. Ces chiffres datent de 1997, et ils ont été dûment indexés depuis lors. Il faut évidemment y ajouter les rémunérations pour les mandats dans les sociétés filiales.
Etienne Schouppe est également parvenu à mettre dans sa poche les deux syndicats officiels du rail. Chaque syndicat a un membre au sein du conseil d'administration, et ces membres syndicaux gagnent pour cette activité le double d'un membre ordinaire. Schouppe a également accepté le versement annuel de 250 millions de francs de primes syndicales. Dès lors, les syndicats ne font plus la grève contre le directeur, ils promettent au contraire des grèves chaque fois que sa position est menacée. De même, lorsque le chef a des ennuis judiciaires, le conseil d'administration refuse de demander la démission de son bienfaiteur.
Si Etienne Schouppe traîne une étiquette CVP, on peut pourtant dire que la SNCB est un bastion des socialistes wallons. Le ministère des transports a été occupé ces dix dernières années par trois socialistes wallons, successivement Di Rupo, Guy Coëme et Michel Daerden. Pour contrer le CVP d'Etienne Schouppe, ils ont mis en place un dispositif de pouvoir socialiste tout à fait impressionnant, tant au niveau la SNCB que de ses filiales. Parmi les hommes de paille du PS au sein de la SNCB, on retrouve notamment Marcel Verslype, qui était chef de cabinet de Di Rupo lorsqu'il était ministre des transports. Il est administrateur-directeur-général de la SNCB, il est également le président de trois de ses filiales, et il occupe des mandats dans quatre autres de ces filiales. Michel Damar est pour sa part ancien chef de cabinet de Philippe Moureaux, président du conseil d'administration de la SNCB et administrateur de l'une de ses filiales. Comme tout cela lui laisse pas mal de temps libre, il occupe également deux fonctions de haut niveau au ministère de l'intérieur. On a même dû lui fabriquer un arrêté royal sur mesure pour qu'il puisse cumuler tout ça. Liège est également très présente à la SNCB, puisqu'on retrouve aussi dans une des filiales l'ancien directeur de cabinet d'André Cools, mais aussi, et surtout, la cerise sur le gâteau, Guy Mathot, qui fait un retour en force ces dernières années. Le plus mafieux des mandataires PS encore en vie est administrateur et vice-président de Euro Liège TGV, qui appartient à 75% à la SNCB. Les 25% restants appartiennent à la Société de Développement de Liège-Guillemins, dont le vice-président est, vous l'avez deviné, le même Guy Mathot. Résultat : la gare TGV de Liège, en construction, devait initialement coûter 3 milliards de francs. On parle d'ores et déjà de 7 milliards, et la facture pourrait encore grimper. C'est d'ailleurs une maladie qui touche toute la SNCB. L'introduction du TGV devait initialement coûter 90 milliards. On en est déjà à 150 milliards, et on se dirige vers un montant de plus de 200 milliards. Avec tout ça, la dette de la SNCB ne fait que grimper, et on estime qu'elle devrait atteindre les 300 milliards pour l'an 2005. Malgré ces montants vertigineux, détrompez-vous, le contrôle de la SNCB est indigent, et celui de ses filiales presque inexistant.
C'est donc dans ce contexte qu'il faut voir la dispute entre Isabelle Durant et Elio Di Rupo. Durant essaye de donner un coup de pied dans la fourmilière, et Di Rupo fait tout pour préserver la position solide de son parti et les rémunérations lucrative pour ses amis. Depuis l'arrivée d'Isabelle Durant au ministère des transports, la direction de la SNCB ne lui fournit plus aucune information. Quoi qu'elle propose, la direction propose le contraire. C'est également dans ce contexte qu'il faut se souvenir du fait qu'Elio Di Rupo est un adepte de la nouvelle culture politique, et qu'à ce titre, il est contre les nominations politiques.
Pour terminer, une parenthèse sur la presse. Du côté flamand, les quotidiens de qualité multiplient les encarts, que ce soit la semaine ou le week-end. Ces cahiers supplémentaires permettent de revenir sur des sujets d'actualité et de les expliquer en utilisant tout l'espace nécessaire, chose impossible dans le cadre du journal de base. Pour les questions complexes, comme par exemple la structure interne de la SNCB, une ou deux pages entières ne sont pas un luxe, puisque tout cela ne s'explique pas en trois colonnes. A la télé, c'est la même chose, la VRT propose chaque soir l'émission TerZake, qui propose après le JT une demi-heure de reportage et d'interviews de fond sur l'actualité du jour ou de la semaine, pour pallier le format un peu restreint d'un JT classique.
Du côté francophone, rien de tout ça, ou presque. Côté télé, il y a les magazines d'actualité qui traitent certains sujets en profondeur, sans prétendre cependant à l'exhaustivité. Par contre, dans les journaux, c'est un peu le désert. Question cahiers supplémentaires, ce n'est pas avec Victor que Le Soir, par exemple, risque de nous informer, puisque c'est un supplément presque intemporel, bouclé longtemps à l'avance, et à vocation presque purement publicitaire. De manière générale, dans la presse francophone, les suppléments sont étroitement thématiques, que ce soit en sports, culture ou autre. Toute l'actualité est traitée dans le cadre étroit du quotidien de base, et ce ne sont pas deux pages Evénement en page 2 et 3 comme dans la Libre qui suffisent à brosser la toile de fond et les enjeux des événements d'actualité. En clair, si vous voulez être informé de façon plus complète, il ne vous reste plus qu'à vous mettre au néerlandais.
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La presse reparle de l'affaire Dutroux. Même si elle en parle à petite dose, c'est tout de même un événement, puisque ça fait un bon bout de temps que le sinistre moustachu avait à peu près disparu du discours médiatique. Après le grand tintouin médiatique qu'on avait pu voir suite à la révélation de l'existence des témoins X dans De Morgen, la presse s'est faite plus que discrète sur cette affaire. Les seules fois que l'on parlait encore de Marc Dutroux, c'était pour répéter tous les mois que la chambre du conseil confirmait son mandat d'arrêt pour la Xième fois, ou pour annoncer une nouvelle date, plus lointaine encore, pour son procès. A part ça, il semble bien que plus aucun journaliste n'enquête réellement sur cette affaire, et que la presse laisse une fois de plus tomber son rôle de quatrième pouvoir en décidant de faire confiance à la justice.
Ce qui justifie cette nouvelle irruption de Dutroux dans les médias, c'est un nouveau devoir d'enquête imposé au juge Langlois. Au moment de l'arrestation de Dutroux, de nombreux cheveux avaient été prélevés dans le cachot aménagé dans sa cave à Marcinelle et dans la camionnette qui avait servi à plusieurs enlèvements. Le devoir d'enquête le plus élémentaire consistait à analyser ces cheveux et à tenter d'identifier leurs propriétaires. C'est ce qu'avait demandé le juge Connerotte, mais son dessaisissement avait relégué ce devoir d'enquête aux oubliettes. Par la suite, le procureur Bourlet avait insisté, mais Langlois refusait obstinément de faire son boulot. C'est finalement la chambre des mises en accusations de Liège qui a dû imposer, à la demande de Michel Bourlet, l'analyse des cheveux au juge Langlois.
Du coup, les avocats de la défense contre-attaquent, et la presse leur emboîte le pas. D'après les avocats, l'analyse de ces cheveux coûterait entre 100 et 200 millions, et le procès pourrait s'en retrouver remis à l'an 2005 ou 2006. Le Soir, surtout, mais aussi La Libre Belgique, citent avidement les avocats de la défense, qui estiment que le procureur Bourlet relance ainsi la thèse des réseaux, thèse qui serait abandonnée depuis longtemps d'après eux. Les avocats comptent par conséquent plaider la remise en liberté de leurs clients, Marc Dutroux, Michel Lelièvre et Michèle Martin, en raison de la durée excessive de leur détention préventive. Les journaux ne se posent aucune question sur les coûts et les dates avancés par les avocats, et ne soulignent pas non plus que le fait de demander un devoir d'enquête relève de la vérification factuelle, et non de la promotion d'une thèse.
Marc Reisinger, psychiatre de son état, est un observateur très attentif de l'affaire Dutroux et du récit médiatique dont elle fait l'objet. Pour contrer l'information biaisée des médias et tenter de faire la part des choses, il a créé l'asbl Pour la vérité, qui rassemble toutes les informations, connues et moins connues, concernant cette affaire. Je l'ai interrogé à propos de ce que raconte la presse ces jours-ci sur l'affaire Dutroux.
écouter l'interview de Marc Reisinger, 12'07
Si vous n'avez pas suivi l'affaire Dutroux et les dossiers X de près, je conçois que certaines choses doivent être un peu difficiles à suivre. Si vous êtes un fidèle lecteur du Soir ou téléspectateur de la RTBF, par exemple, vous ne comprenez certainement pas pourquoi on parle encore des dossiers X, une affaire qui était censée être complètement enterrée, puisque les témoins X étaient officiellement des psychopathes hystériques. Seulement, l'affaire est tellement complexe qu'elle ne s'explique pas en quelques minutes, et je réitère donc solennellement la promesse que je vous avais déjà faite dans cette émission, à savoir que je consacrerai dans les semaines à venir une émission spéciale à ces étranges dossiers X qui ont fait tant de bruit et qui ont donné lieu à tant de médiamensonges, avant de disparaître dans les oubliettes de la bonne conscience collective.