Emission n° 10 du 20 décembre 2000

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Pour cette dernière émission de l'année, vous allez être gâtés : comme promis, elle sera entièrement consacrée au passage de Pierre Carles à la RTBF la semaine dernière. Il y aura une longue interview de Pierre Carles, ainsi que des interviews des autres participants au débat de l'Ecran Témoin. Nous démontrerons aussi de façon éclatante que les problèmes que dénonce Pierre Carles en France, à savoir les connivences entre politique et médias et la censure, sont des plaies qui nous touchent aussi en Belgique. Une émission très dense donc, ce qui explique qu'à part les génériques, il n'y aura pas de musique cette fois-ci.

D'abord, pour ceux qui ne connaîtraient pas le bonhomme, un petit récapitulatif, mais vraiment petit, parce que si vous ne connaissez pas Pierre Carles, c'est que vous n'êtes pas des fidèles de cette émission. On a déjà parlé de Carles dans cette émission pour son petit journal Pour Lire Pas Lu, un petit pamphlet écrit au vitriol, et qui dénonce toutes les dérives médiatiques en France. Mais ce n'est là qu'un de ses derniers projets, et Pierre Carles est surtout connu pour son film Pas vu pas pris. En bref, il s'agit de l'histoire de la censure par Canal+ d'un reportage de Pierre Carles. La chaîne de l'impertinence lui avait commandé un reportage sur les connivences entre politiciens et journalistes. En 26 minutes, Carles avait alors confronté à ce sujet délicat toutes les vedettes du petit écran hexagonal, qui s'étaient rendues à ce point ridicules que Canal+ a fini par refuser tout net de diffuser le reportage. Mais Pierre Carles avait senti d'où venait le vent, et il avait bien pris soin d'enregistrer en vidéo tous ses contacts téléphoniques avec Canal, et c'est ainsi qu'il a pu réaliser le film diffusé la semaine dernière à la RTBF, 'Pas vu pas pris'. Dans le film, on voit donc de larges extraits du reportage censuré, l'évolution du processus de censure de ce reportage au sein de la chaîne cryptée, et puis aussi les stars de la télé qui essayent de paraître moins ridicule que nature et qui s'enfoncent encore davantage en se justifiant par des énormités aberrantes. Je ne vais pas vous raconter tout le film, puisque je vous avais prévenu la semaine dernière de son passage, alors si vous ne l'avez pas vu, tant pis pour vous.

La semaine dernière donc, Carles était en vedette à la RTBF, puisqu'il est passé pendant une heure sur la Première en radio, qu'il était invité au débat de l'Ecran Témoin sur le thème des connivences entre mondes politique et médiatique, et que son film a été diffusé deux fois. Avant de revenir sur le débat de l'Ecran Témoin, je vous propose tout d'abord d'écouter l'interview de Pierre Carles que j'ai pu réaliser à cette occasion.

écouter l'interview de Pierre Carles, 27'59

Ca, c'était donc juste avant le débat. Justement, ce débat, parlons-en. Au programme, on annonçait à part Pierre Carles Fabrice Jacquemart, rédacteur en chef du Matin, François Heynderickx, président de la section de journalisme et communication de l'ULB, Alain Gerlache, porte-parole du premier ministre et ancien journaliste politique à la RTBF, et Jean-François Dumont, rédacteur en chef adjoint du Vif/l'Express. Invité surprise de dernière minute, Jean-Pierre Gallet, le directeur de l'information de la RTBF.

En résumé, le débat fut horriblement ronronnant et dégoulinant d'hypocrisie et de complaisance. A cinq contre un, Pierre Carles n'a pas eu beaucoup l'occasion de développer ses thèses, et tous les autres intervenants étaient d'accord pour dire qu'eux-mêmes font bien leur boulot et qu'ils n'ont aucune connivence coupable avec les politiciens qu'ils côtoient, même si le risque existe. Les seuls instants où les téléspectateurs ont pu soupçonner que tout n'est tout de même pas si rose étaient les coups de téléphone des téléspectateurs et les interviews des politiciens eux-mêmes. Dans la plupart des appels du public qui étaient sélectionnés, on sentait clairement l'agacement de téléspectateurs qui en avaient marre de voir les participants au débat tourner autour du pot et faire les hypocrites. Nous en diffuserons d'ailleurs un extrait tout à l'heure. L'équipe de l'Ecran Témoin était également allée au parlement pour interroger les politiques sur le sujet, et là, on a eu comme l'impression que ce débat n'était pas si vain. C'est surtout Alain Gerlache qui en a pris plein la gueule, puisque plusieurs politiciens estiment inacceptables les navettes de certains entre le monde politique et celui des médias. Pour Ivan Mayeur, par contre, ça ne pose pas de réel problème. Lui, c'est sur la question de la promotion après coup qu'il a craqué.

écouter Yvan Mayeur, 1'01

On le voit, l'hypocrisie est si grande qu'elle profite du moindre défaut de la cuirasse pour éclater au grand jour. Ce qui a tant fait rire Mayeur, c'est sans doute certains bruits de couloir à la RTBF, selon lesquels on penserait d'ores et déjà à Alain Gerlache comme futur administrateur général de la RTBF, mais ce ne sont bien sûr que des rumeurs.

Pour le reste, le débat a connu quelques autres grands moments surréalistes que je ne vous raconterai pas tous. Juste celui-ci, lorsqu'on a posé à Jean-Pierre Gallet la question de la politisation à la RTBF. Gallet a fait mine de réfléchir sincèrement, pour affirmer ensuite qu'il ne connaît pas la couleur politique des journalistes de son institution, alors que tout le monde sait ce qui en est, pas besoin de faire un dessin. Il ignore également sincèrement si sa couleur politique à lui a joué ou non dans sa promotion en tant que directeur de l'information. Pour lui, la seule chose qui compte à la RTBF, ce sont les compétences. Tout de suite on est rassuré, et soulagé de savoir que les cartes de parti n'interviennent pas dans l'organisation de notre chaîne publique. Heureusement, parce que si c'était le cas, elle ne pourrait jamais offrir la qualité incontestée qu'elle offre aujourd'hui.

A la sortie du débat, j'ai pu interroger quelques-uns des invités sur les rapports entre journalisme et politique. Cela m'a également permis de revenir avec eux sur l'un ou l'autre sujet abordé dans AlterEcho ces dernières semaines. Voici d'abord Fabrice Jacquemart, le rédacteur en chef du Matin, qui sait de quoi il parle quand il s'agit des relations entre la presse et la politique.

écouter l'interview de Fabrice Jacquemart, 9'33

Comme je vous le disais, Alain Gerlache était lui aussi de la fête, et il en a profité pour me donner une petite leçon de journalisme : il faut citer les gens de façon correcte, et ne pas leur faire dire ce qu'ils n'ont pas dit. Voici par exemple ce que disait Alain Gerlache au tout début du débat, écoutez bien :

écouter l'intervention d'Alain Gerlache, 40''

Après le débat, j'ai rappelé à Gerlache ce qu'il avait dit, et soudain il était persuadé de ne pas avoir dit ça:

écouter l'interview d'Alain Gerlache, 7'28

Merci Alain Gerlache pour toutes ces grandes leçons de morale.

Mais l'aspect le plus intéressant de ce débat n'est pas ce qu'on a en vu à l'écran, c'est au contraire tout ce qu'on n'a pas vu et ce qui n'a pas été dit, alors que les invités au débat n'en pensaient pas moins. Un petit rappel. Le reportage censuré de Pierre Carles partait d'une séquence d'images interceptées accidentellement par un particulier. Sur ces images, on voyait un entretien sur un ton très familier entre le ministre français de la défense de l'époque, François Léotard, et le vice-président de TF1, Etienne Mougeotte. Au détour d'une phrase, Mougeotte se mettait à faire un petit lobbying pour TF1 concernant une décision imminente sur les règles publicitaires à la télévision. La question que Carles a posée à tous les journalistes politiques et autres qu'il est allé voir pour son reportage censuré, c'était : pourquoi ces images n'ont-elles jamais été diffusées à la télé ? Ce n'est pas tant la réponse à cette question qui l'intéressait, que le malaise évident des journalistes d'être mis à leur tour sur la sellette à propos d'un sujet plus que délicat pour eux.

A l'unanimité sauf Carles, les journalistes présents à l'Ecran Témoin estiment que ce genre d'affaire n'arriverait pas en Belgique. C'est un problème français, et c'est bien pour ça que la RTBF peut se permettre de donner la parole à Pierre Carles. Pourtant, une affaire assez similaire s'était présentée quelques semaines plus tôt à la RTBF. A Mons, les élections communales avaient vu la victoire incontestée des socialistes. Une semaine plus tard, les socialistes montois tenaient un mini-congrès, où ils décidaient d'intégrer les libéraux à la gestion de la ville de Mons, avec notamment un poste d'échevin pour Richard Miller. A ce moment-là, devant les caméras de la RTBF, Christian Druitte, le patron de la RTBF, demande la parole pour une intervention tout à fait remarquable. Il dit notamment que c'est une bonne idée d'offrir des postes aux libéraux à Mons pour faire notamment de Richard Miller un 'otage positif', selon les termes de Druitte. Il ajoute : "de par mon implication personnelle, j'ai pu constater les dégâts de la participation des ministres libéraux dans les gouvernements régionaux et communautaires." Manque de bol pour Druitte, le lendemain, suite à des mouvements internes au PRL, Richard Miller est nommé ministre des Arts et Lettres et de l'Audiovisuel de la Communauté française. Non seulement, Druitte est donc sorti de son devoir de réserve et de neutralité vis-à-vis du monde politique, mais en plus, l'homme qu'il visait devenait le lendemain son ministre de tutelle. Comme on pouvait s'y attendre, le JT a refusé de diffuser ces images compromettantes pour son patron. Christian Druitte a même exigé qu'on lui fournisse le signalement du journaliste qui avait filmé son petit numéro, mais apparemment ce dernier est adéquatement protégé par son contrat de travail, et il sera impossible de l'inquiéter. Toujours est-il qu'il s'agit là d'un cas évident de censure d'une séquence qui démontre une proximité dérangeante entre un patron de presse, du service public en l'occurrence, et un politicien de premier plan, Elio Di Rupo. Le journal satirique Pan note même perfidement que les monteurs de la RTBF avaient eu du mal, après la soirée électorale, à trouver des images de Di Rupo sur lesquelles ne figuraient pas en même temps Christian Druitte. Bref, toute cette affaire ressemble à s'y méprendre à la situation dénoncée par Pierre Carles dans 'Pas vu pas pris'.

Sur le plateau du débat, cependant, personne n'a pris le risque de briser le beau consensus en évoquant cette sale affaire. Pourtant, à l'exception de Pierre Carles, tout le monde était au courant, puisque l'affaire avait été révélée par Ciné-Télé-revue, et reprise ensuite par l'hebdomadaire satirique Pan. Plusieurs invités avaient d'ailleurs annoncé à l'avance qu'ils comptaient la mettre sur le tapis, et Paul Germain a tendu quelques perches évidentes à ses interlocuteurs pour leur faire cracher le morceau, mais en vain. Je vous ai préparé un petit montage de quelques moments dans le débat où il aurait pu être question de l'affaire Druitte. Dans un premier temps, c'est Alain Gerlache qu'on entend dire qu'une séquence comme celle de Mougeotte et Léotard ne ferait pas peur en Belgique. Ensuite, on entend Paul Germain tendre une perche grosse comme une maison, et on entend même Jean-Pierre Gallet parler de Druitte en arrière-plan, mais il faut tendre l'oreille. Enfin, c'est l'appel d'un téléspectateur qui a l'air d'en savoir plus mais qui ne cite pas explicitement l'affaire ; il reste, comme tous les autres, dans le non-dit, ce qui n'enlève rien au côté très instructif de son intervention. L'extrait commence donc par un commentaire de Fabrice Jacquemart sur la séquence révélée en France par Pierre Carles.

écouter les extraits du débat, 3'27

Le concubinage à la RTBF Liège. Il ne faut certainement pas y voir une allusion à la grande histoire d'amour entre Mamine Pirotte, directrice de la RTBF Liège, et Guy Mathot, le politicien régional sans peur et sans reproche.

Donc, le sujet a été maintes fois effleuré, mais la montagne a fini par accoucher d'une souris et le téléspectateur n'a pas appris grand-chose. De plus, l'honneur de la RTBF est officiellement sauf. C'est d'ailleurs peut-être là qu'il faut chercher la raison de la présence inopinée de Jean-Pierre Gallet, directeur de l'information, et responsable à ce titre de ce qui passe et de ce qui ne passe pas à l'antenne. N'en doutons pas, la décision de ne pas diffuser les images compromettantes devait fatalement être la sienne. Comme je vous l'ai déjà dit, Jean-Pierre Gallet ne figurait pas au programme de l'émission et il est apparu en dernière minute en invité surprise. De là à penser que sa présence était destinée à prévenir les faux pas éventuels, il n'y a qu'un pas, que vous franchissez si vous le voulez.

N'ayant pas eu l'occasion d'interviewer Jean-Pierre Gallet à la sortie du débat, je lui ai demandé un rendez-vous, qu'il a accepté. Au dernier moment, pourtant, il s'est avéré que c'était un malentendu et qu'il n'avait pas dix minutes pour me recevoir. Il vient donc de perdre une belle occasion de se défendre, mais ne vous inquiétez pas, je compte bien programmer un nouveau rendez-vous pour tirer toute cette affaire au clair, et je vous tiendrai bien entendu au courant de son évolution. Si ça se justifie, nous consacrerons à l'affaire Druitte une émission spéciale après les vacances.

Je ne résiste pas à l'envie de laisser à Pierre Carles le mot de la fin. A la sortie du débat, je lui ai demandé ce qu'il en avait pensé.

écouter l'opinion de Pierre Carles sur le débat, 54''

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